La médecine douce défie les pratiques traditionnelles

19 février 2003
Anne-Muriel Brouet
Le naturopathe Jean Vittori explique le succès des médecines alternatives.
Médecines douce, naturelle, parallèle, alternative, complémentaire… tant de mots pour définir ce qui ne relève pas de la médecine classique. A l’origine, il n’y a cependant qu’une seule doctrine: celle fondée par Hippocrate. Le temps en produira deux: l’allopathie et celle développant d’autres aspects de la tradition du médecin grec, basés sur la perception de la globalité de l’être humain et de son rapport avec l’environnement.
Aujourd’hui, les médecines empiriques remportent un succès croissant, défiant de plus en plus la médecine classique. Sans pour autant abandonner la médecine classique, la moitié des Genevois ont déjà un jour ou l’autre eu recours aux thérapies alternatives. Une enquête pu
bliée dans Médecine & Hygiène en mars 2000 révèle même que 46% des médecins suisses FMH l’ont déjà utilisé pour euxmêmes. «Ce n’est pas mal que les choses soient remises en question de temps en temps», remarque Jean-Marc Guinchard, secrétaire général de l’Association des médecins du canton de Genève.
Comment expliquer l’attrait pour des méthodes envers les quelles beaucoup restent sceptiques? Jean Vittori est le président de l’Académie romande de naturopathie et de technique de santé (ARNTS). Explication sur «ces techniques naturelles visant à soigner».
Pensez-vous que la médecine classique souffre d’une crise de confiance?
– Je crois que les gens se tournent vers les médecines complémentaires parce qu’ils sentent qu’ils trouveront une réponse à leur besoin. Le gros problème des médecins est qu’ils sont conditionnés par l’industrie pharmaceutique. Les réussites génétiques restent une façade, car au quotidien les traitements restent les mêmes, essentiellement à base d’anti-inflammatoires et d’antibiotiques. Les médecins ont perdu leur indépendance de pen
sée et d’action.
La pensée médicale est aussi influencée par la peur. On projette tout de suite le pire. On travaille dans l’urgence et quand il y a une crise, il faut des moyens d’action. En revanche, quand on sort de ce côté urgent, la médecine traditionnelle ne possède souvent pas de réponse et elle y remédie par la médication.
D’où viennent les médecines naturelles?
– On distingue trois grandes sources: la médecine chinoise, la médecine ayurvédique de l’Inde et la tradition européenne, issue d’Hippocrate et de Paracelse. Tout ce qui existe aujourd’hui est tiré des concepts élaborés dans ces trois cultures. Au début du XXe siècle se sont ensuite ajoutées les notions plus psychanalystiques.
Le choix d’une méthode dépend ensuite de chaque cas particulier. C’est pour cela que dans le cursus de formation de l’Association suisse des écoles de naturopathie et techniques de santé, le diplôme de naturopathe est pluridisciplinaire et exige deux spécialisations.
Qu’est ce qui attire les gens vers les médecines naturelles?
– Je pense que c’est d’abord le rythme. Ce type de médecine offre une approche hors du stress, du résultat immédiat, du système diagnostic – médication. Les thérapeutes en médecines douces donnent davantage de place pour que le patient puisse se déverser, elles offrent une dimension humaine ainsi qu’un sentiment d’indépendance et d’autonomie. L’approche des médecines complémentaires est aussi plus globale: elle essaie de comprendre les paramètres défaillants qui rendent une personne malade.
Utiliser les médecines douces comporte aussi un côté écologique: les gens choisissent des
méthodes qui ne sont pas toxiques pour le corps. Rien n’est absolument inoffensif
certes, mais l’homéopathie est loin des effets secondaires que peuvent avoir les médicaments de la médecine allopathique.
Mais les traitements homéopathiques n’ont pas prouvé scientifiquement leur efficacité.
– La culture de chaque filière est complètement différente. La médecine classique à besoin de preuves scientifiques. Mais ce
n’est pas un dogme absolu car celles-ci sont souvent bâclées pour des raisons économiques. En revanche l’approche empirique permet davantage de liberté car elle n’a pas le frein de la preuve scientifique.
Ce qui ouvre la porte aux charlatans.
– Les dérapages existent certes car il n’existe pas de réglementation.
Une question de traditions
A.-M. B.
Et si la médecine ne relevait que d’une question culturelle? Sans porter de jugement, l’anthropologue Claudine Brelet vient de publier Médecines du monde. Elle y brosse un tableau détaillé des grandes traditions médicales, de l’Afrique à l’Amazonie en passant par la Chine taoïste, l’Inde ou l’Europe. «J’ai eu envie d’aider les esprits curieux à s’équiper d’autres manières de penser. Ce n’est finalement pas plus compliqué que de changer de chaussures.» Plus de quarante ans d’observation ont appris à cette ancienne collaboratrice de l’Organisation mondiale de la santé «à regarder». Et de constater que «les médecines traditionnelles fonctionnent sur un autre mode de raisonnement que le nôtre. Elles placent l’être humain dans son environnement, tiennent compte de son état d’esprit, de ses antécédents, du temps qu’il fait… Ce sont des méthodes beaucoup plus complexes qui obligent à réfléchir tout le temps.»
Dans sa vie, Claudine Brelet a intégré le fruit de ses observations. Il y a vingt et un ans, sa seconde fille est née par césarienne, sous acupuncture. «Je n’ai rien senti.» Elle préfère les tisanes et l’homéopathie aux remèdes allopathiques, mais «face à une affection vraiment grave», elle tranche sans hésiter: «Je prends des antibiotiques.» Sa conclusion: «Pour poser un diagnostic, je recommande d’aller voir un médecin.»
«Médecines du monde», Claudine Brelet, collection Bouquins, 960 pages

