«La qualité des soins n’est pas négociable»

Mardi 10 juin 2003
Laurent Aubert
Les médecins romands craignent le diktat du politique dans le secteur de la santé.
L’évolution des coûts de la santé et les propositions qu’elle suscite inquiète les médecins. Le 22 mai, la Société médicale de Suisse romande (SMSR) a publié un manifeste en neuf points, au terme d’une réflexion menée par son comité durant près d’un an. Son président, le docteur Jean-Frédéric de Montmollin développe les idées des médecins romands.
Pourquoi ce manifeste maintenant?
— Nous avons de plus en plus conscience que le débat sur la santé s’oriente toujours davantage sur les mesures d’économie et que les médecins sont toujours plus absents de ce débat. Il nous a semblé nécessaire de ne plus se contenter de réagir aux avis des uns et des autres — ce que nous faisons souvent de manière assez violente — mais de faire des propositions. Nous publions ce manifeste car nous sommes au terme de la réflexion amorcée à l’été 2002, mais aussi en raison des débats en cours au Parlement. La révision de la LAMal risque de consacrer un principe dangereux, celui de la fin de l’obligation de contracter. Pour la première fois en Suisse, des décisions relevant des partenaires sociaux — en l’occurrence les caisses et les médecins — ne seront plus laissées à leur appréciation mais dictées par le pouvoir politique. Cela nous dérange énormément, pour dire les choses gentiment.
Dans le préambule, vous rappelez un certain nombre de principes «non-négociables». Pourquoi?
— La première chose que nous devons poser dans ce débat — personne ne le fera à notre place — c’est le maintien de la qualité des soins. Tant que l’on parlera uniquement d’économies, on fera fausse route. D’abord parce que cela se fera contre les médecins et aussi parce que les gens n’en voudront pas. La qualité de la prise en charge est prioritaire dans le rapport entre le médecin et le patient. Elle ne doit pas être parasitée par d’autres préoccupations. En d’autres termes, si, face à un patient, je me rends compte qu’il est important de procéder à un examen pour établir un diagnostic précis, il ne faut pas que je sois préoccupé par le rating d’Helsana, des arrière-pensées sur l’explosion de mon budget global, ou la crainte d’être biffé de la liste des médecins agréés.
Si nous en arrivons là, la qualité de notre travail risque de se détériorer.
Vous proposez de séparer les caisses pratiquant l’assurance de base et celles offrant des complémentaires. Vous ouvrez la voie à la caisse unique…
— Un tel cadre impliquerait clairement une diminution du nombre de caisses. Il nous est assez égal qu’il en reste dix, quatre ou une seule. L’essentiel est de clarifier qui fait quoi. Actuellement, c’est une catastrophe!
Vous ne craignez pas d’être plus vulnérables face aux mastodontes qui survivraient?
— Nous avons une expérience de la caisse unique, c’est la SUVA. Certes, elle n’est pas véritablement unique, mais elle a une activité dominante dans le domaine de l’accident. Il est frappant de voir à quel point les médecins n’ont pas de problème avec la SUVA. Nos rapports sont totalement différents de ce qu’ils sont avec les caisses maladie. Pourtant, ce quasi-monopole et le fait qu’elle assure des prestations et non des coûts — ce qui lui donne le droit d’influencer le traitement — pourraient causer toutes sortes de difficultés. Nous n’avons pas d’appréhension à dépendre d’une seule ou de quelques caisses maladie. A condition qu’elles soient bien gérées comme la SUVA.
Vous proposez que la perte d’autonomie chez les personnes âgées soit financée par la TVA. Est-ce le bon moment?
— On nous a beaucoup reproché de proposer cela quatre jours après le rejet de l’initiative-santé! Notre manifeste était rédigé et imprimé bien avant ce vote. L’important, c’est de ne pas tout mettre dans la LAMal. Il faut trouver d’autres financements pour ce qui ne relève pas des diagnostics ou des traitements de maladie. Ça peut être la TVA ou autre chose. Les familles aussi, pourraient être appelées à prendre en charge la perte d’autonomie.
Que pensez-vous de l’enquête d’Helsana sur le rating des médecins, censée améliorer le rapport qualité-coûts?
— Les médecins en pensent beaucoup de mal… Quels en sont les critères? Les statistiques de facturation des médecins et une enquête de satisfaction des patients. Je prétend qu’on ne peut pas juger de la qualité d’un médecin avec ces deux paramètres. On peut déterminer s’il coûte cher ou pas, mais ce n’est pas une mesure de qualité. Je suis favorable à l’étude du renforcement de la qualité, car c’est très utile. On peut améliorer la qualité de nos prestations, probablement sans coûter plus, voire en coûtant moins. Il faut créer des lieux où les médecins, librement et activement, participent à l’augmentation de la qualité de leurs prestations. Ce sont les cercles de qualité auxquels nous consacrons une large place dans le manifeste. C’est une tout autre démarche que celle d’Helsana.
Quelles suites allez-vous donner à ce manifeste?
— Outre nos collègues, nous l’avons envoyé aux milieux intéressés, parlementaires, administrations, partis, médias, Santésuisse, associations de patients et de consommateurs, etc. La suite dépendra des décisions du Conseil national sur la LAMal et des réactions que le manifeste aura suscitée. D’ici à la fin de l’été, il conviendra de relancer le débat. Ce pourrait être le cas dans le cadre du référendum que la FMH pourrait lancer contre la suppression de l’obligation de contracter. J’espère qu’un débat intercommunautaire pourra s’établir. Mon rêve serait qu’un tel manifeste, sous cette forme ou une autre, devienne le concept de la FMH.

