Les conséquences mitigées d’un moratoire

Mardi 8 juillet 2003
Laurent Aubert
L’interdiction d’ouvrir des cabinets médicaux n’a pas freiné les ouvertures mais posé des problèmes.
Il y a un an, Ruth Dreifuss s’attirait les foudres des milieux de la santé en instaurant un moratoire sur les ouvertures de cabinets médicaux. Durant les semaines précédant le 4 juillet 2002, un raz-de-marée avait submergé Santésuisse: tous les médecins prévoyant de s’installer à leur compte avaient envoyé leur demande d’ouverture avant la date fatidique. Quelque 2000 dossiers étaient ainsi parvenus à l’association des caisses maladie, soit quatre fois plus qu’en temps normal, réduisant à néant ce frein à la prolifération médicale.
Aujourd’hui, les avis sont pour le moins partagés sur les conséquences du moratoire. Selon le président de la section vaudoise de l’Association suisse des médecins assistants et chefs de clinique, le CHUV commence à ressentir les premiers effets. « Les médecins assistants qui sont en haut de l’échelle ne bougent plus, faute de pouvoir s’installer », explique Oscar Matzinger à l’ATS. Faute de place d’interne, les jeunes étudiants vont renoncer à la médecine. « A terme, on s’achemine vers une pénurie d’assistants », pronostique Oscar Matzinger.
Des propos alarmants qui ne sont nullement confirmés par la direction du même établissement. « Nous ne ressentons pas vraiment les effets du moratoire », indique Emmanuel Masson, directeur des ressources humaines au CHUV. Si quelques assistants ont peut-être différé leur départ, on rappelle que la plupart des médecins qui nourrissaient un vague projet d’installation en cabinet ont demandé leur numéro de pratique avant le 4 juillet 2002. En outre, la nouvelle loi sur le travail engendre de nouveaux besoins. « La réduction à 50 heures par semaine de l’horaire des médecins assistants nous oblige à engager davantage », ajoute le directeur. Vu la rareté des médecins pointant au chômage, les hôpitaux sont plutôt confrontés à des difficultés de recrutement, difficultés qui devraient durer jusqu’en 2004 en tout cas.
Secrétaire de l’Association des médecins du canton de Genève, Jean-Marc Guinchard souligne que si le moratoire sur le droit de pratiquer est un coup d’épée dans l’eau, il a eu des effets collatéraux dramatiques pour nombre de jeunes médecins. « Certains n’ont pas pu, pour diverses raisons, envoyer leur demande. Ils se sont sentis sacrifiés après six ans d’études et sept à douze ans de postgrade. » Et d’insister aussi sur l’injustice qui règne dans l’attribution des droits de pratiquer. « Genève pratique une sorte de gestion chronologique, ce qui signifie qu’un médecin qui prévoyait de remettre son cabinet à son fils ou à un jeune collègue avec lequel il a des affinités, rencontre des difficultés pour choisir son successeur. »
Dans les hôpitaux aussi, Jean-Marc Guinchard observe des effets pervers: « Certains assistants cherchent à rester, alors que d’autres tentent de s’installer au plus vite, avant même la fin de leur postgrade. » Une solution que le secrétaire déconseille vivement puisqu’elle prive ces jeunes médecins de leur titre de spécialiste.

