Cannabis: le discours lénifiant n’a plus cours

Jeudi 11 septembre 2003
Jean-Luc Vonnez
PREVENTION. Des médecins genevois décrivent les risques liés à la consommation régulière de chanvre par les adolescents. L’ISPA, favorable à la dépénalisation, appelle les éducateurs à davantage de clarté.
«Il est temps de réviser les notions anciennes concernant la relative innocuité du joint», avertit Claus Pawlak, psychiatre et psychothérapeute genevois, dans la revue Médecine et Hygiène parue mercredi. Et il n’est pas seul de cet avis. Dans un dossier spécial intitulé «Cannabis et troubles psychiques, faut-il s’inquiéter?», plusieurs spécialistes soulignent les risques liés à la consommation régulière de cannabis, fréquente chez les adolescents. Leur constat: de nombreux jeunes affrontent d’importantes difficultés liées au cannabis.
Dans son éditorial, Claus Pawlak rappelle que la consommation d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la fumette des années 1970, à laquelle se réfèrent souvent adultes ou politiciens. Trois choses au moins ont changé. La teneur des produits en tétrahydrocannabinol (THC), la substance active du cannabis, a décuplé avec la sélection du chanvre européen. L’âge des premiers contacts avec le cannabis a beaucoup baissé. Les praticiens reçoivent des adolescents de 13 ans qui fument leur premier joint avant l’école le matin. Enfin, si l’usage récréatif occasionnel prédomine toujours dans la population adulte, de nombreux jeunes fument de façon régulière, voire continue, très souvent solitaire. Des adolescents de 14 ou 15 ans peuvent allumer plusieurs dizaines de joints par jour.
Les auteurs sont aux premières loges pour observer les conséquences de cette évolution. «Je reçois dans ma consultation des familles en plein désarroi, des adolescents qui se marginalisent et échouent tout, témoigne Bernard Gallay, psychiatre à Genève et responsable du dossier. Je suis frappé par la fréquence de dépressions et de troubles anxieux qui disparaissent souvent après sevrage.» Le spécialiste énumère dans son article les risques d’une consommation régulière, en s’appuyant sur son expérience et sur la littérature scientifique. L’effet le plus fréquent chez les jeunes est le «syndrome amotivationnel»: sentiment de torpeur physique et morale, indifférence affective, troubles de la concentration et de la mémoire, désintérêt, apathie. Cet état chronique mène à la désinsertion sociale, au repli sur soi, à l’absentéisme scolaire.
Et puis, il y a la question des liens entre le THC et l’apparition de schizophrénie ou d’autres troubles psychotiques. Le THC est considéré comme un facteur déclencheur possible chez des individus vulnérables à la maladie. Dans un article technique, Marco Merlo et ses collègues des Hôpitaux universitaires de Genève observent que la recherche neurobiologique met en évidence «de forts liens entre cannabis et psychose» au niveau biochimique.
Faut-il rejeter la dépénalisation du cannabis, au menu de la session d’automne du parlement? «Je ne suis pas opposé par principe, répond Bernard Gallay. Mais je crains que les gens en concluent que le cannabis est sans danger. Je regrette surtout l’absence de véritable prévention dans ce domaine en Suisse. Même l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA) a longtemps tenu un discours trop rassurant au sujet du cannabis.»
L’ISPA se défend d’une telle banalisation. «La consommation de toute drogue est dommageable, message que nous avons toujours transmis, y compris pour le cannabis», explique Michel Graf, directeur adjoint. L’institut va lancer le 15 septembre une ligne d’information gratuite pour les parents*. Quel sera le message délivré aux parents concernés? «Que la consommation de cannabis est un problème, répond sans hésiter Michel Graf. Nous voulons offrir des conseils pour réagir de manière adéquate. Nous constatons que le débat politique déstabilise beaucoup d’éducateurs. Certains parents ne savent plus s’ils ont raison de se montrer fermes, d’autres n’osent simplement pas intervenir, alors que c’est justement leur rôle.»
Cette volonté de remettre la prévention sur le terrain éducatif explique également pourquoi l’ISPA est favorable à la dépénalisation de la consommation examinée par le parlement. «Il revient aux éducateurs et non aux juges de créer un cadre cohérent, de placer les limites, plaide Michel Graf. Un parent peut tout à fait dire à un jeune «tu n’as pas le droit de fumer du cannabis», même si la loi le permet aux adultes. Comme pour le tabac. C’est plutôt la situation actuelle, l’existence d’une loi que personne ne respecte en raison de sanctions disproportionnées, qui est génératrice d’incohérences éducatives.»
* «Infos-parents-cannabis»:tél. 0800 105 105 dès le 15 septembre aux heures de bureau.

