Et les femmes, dans tout ça?

Vendredi 24 octobre 2003
Philippe Barraud
Même si, par hypothèse, le nouveau médicament contre l’impuissance s’avère réellement plus efficace que le Viagra, celui-ci conservera dans l’histoire son statut de mythe instantané. Lancé voici cinq ans seulement, le nom du petit losange bleu est très vite devenu un nom commun.
Sur les marchés d’Afrique et d’Asie, il a donné un coup de jeune aux hypothétiques aphrodisiaques végétaux et animaux, qui sont devenus «viagras naturels». Mais le sildénafil – inventé par accident! – n’a pas fait que changer les mots. Il a inauguré une mue profonde du rapport des hommes à la sexualité. Ils peuvent désormais demeurer actifs beaucoup plus longtemps malgré les années, et «assurer» sans redouter la panne dévastatrice. En ce sens, cette pilule a changé la société. L’urologue genevois Georges-A. de Boccard fait observer que «l’organe érectile de l’homme a une fonction qui dépasse largement son but originel qui est la reproduction et donc la perpétuation de l’espèce. La puissance sexuelle d’un homme a une influence sur son comportement social et professionnel, notamment en face d’autres hommes.» On n’a rien compris aux hommes si on n’a pas compris cela: s’ils font de la musculation et prétendent avoir une vie sexuelle intense, voire des attributs hors norme, c’est moins pour séduire les femmes que pour impressionner les autres hommes, rivaux potentiels. En ce sens, les médicaments qui déboulent sur le marché offrent aux hommes un moyen quasi miraculeux – simple, facile, efficace – de s’assumer face aux autres, et de retrouver une totale confiance en soi sur le plan sexuel, dont on sait combien elle est fragile. Et les femmes dans tout ça? Les machos penseront qu’elles sont folles de joie, mais les machos, c’est bien connu, ne connaissent rien à la «mécanique des femmes», pour paraphraser Louis Calaferte. En réalité, elles risquent surtout d’être davantage encore «utilisées», par des hommes à la puissance multipliée. Lorsqu’on sait que la plupart d’entre elles ne connaissent pas l’orgasme par la simple pénétration, on se dit qu’elles auraient de bonnes raisons de ne pas applaudir à la banalisation de ces adjuvants destinés aux seuls hommes. Et qu’un supplément de dialogue intime, dans les couples, devrait devenir une mesure d’accompagnement obligatoire, histoire de partager équitablement les bénéfices des pilules orange et bleues!

