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«Les adultes voient d’abord les symptômes, les jeunes les ca

Jeudi 20 novembre 2003
Anna Lietti

SANTE. Plus de conduites addictives, plus de troubles du comportement alimentaire: une étude confirme le mal-être des adolescents. Pour y remédier, il faut d’abord augmenter les places d’apprentissage.

Ils mettent leur ceinture, ils n’oublient pas leur préservatif, ils aiment leurs parents. Mais ils fument plus, boivent d’abord pour se saouler et plongent davantage dans l’anorexie ou la boulimie. 30% d’entre eux sont déprimés par moments et, pour 10%, le problème est durable: si la majorité des adolescents va bien, depuis dix ans, la situation s’est péjorée dans les domaines de la santé mentale et des conduites addictives. C’est la conclusion de l’étude SMASH 2002 (Swiss Multicenter Adolescent Survey on Health) présentée hier à Berne par ses trois artisans: l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive de Lausanne (IUMSP), l’Ufficio promozione e valutazione sanitaria du canton du Tessin et l’Institut de psychologie de l’Université de Berne.

C’est chez les filles que l’augmentation de la consommation d’alcool est la plus sensible: les buveuses régulières ont presque doublé, passant de 28% à 42%. Côté cannabis, de plus en plus d’adolescents en font une consommation quotidienne: 4% des filles et 13% des garçons. Derrière ces chiffres, il y a moins «des problèmes de jeunes» que «des problèmes de société», conclut l’étude, qui propose des pistes interprétatives: des liens sociaux distendus, l’insécurité économique, une «école qui se cherche». En somme, l’enquête livre l’image d’une jeunesse plus fragile dans une société fragilisée.

Une image sombre, mais prévisible. Pierre-André Michaud, médecin-chef de l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents à Lausanne, explique pourquoi il valait tout de même la peine d’interroger 7420 jeunes de 16 à 20 ans pour la dessiner.

Le Temps: A quoi sert une étude comme SMASH 2002?
Pierre-André Michaud: Il est sain de se poser la question! Ce genre d’enquête est utile à plusieurs titres. D’abord, il y a des phénomènes dont on a l’intuition mais que l’on n’arrive pas à cerner exactement. Prenez les troubles de la conduite alimentaire, un phénomène relativement récent: nous découvrons qu’il est en augmentation, et que 3% des filles se font vomir plusieurs fois par semaine, contre 1% il y a dix ans. De même, on observe que la consommation d’alcool a changé de nature: les jeunes boivent moins de manière récréative, et davantage pour «être pété». Autre exemple: la violence chez les jeunes n’a pas augmenté. Ces données sont importantes car l’intuition en ces matières est parfois trompeuse. Or, pour définir une politique de la santé, il faut désigner des priorités. Pour les scientifiques, une telle étude est aussi une source de réflexion, ainsi que d’inspiration pour les acteurs de la prévention. Les enseignants, les médecins, les éducateurs me confirment l’utilité, pour eux, de faire un lien entre les situations et les chiffres: ça les aide à réfléchir.

– A quoi, par exemple?
– Prenez la consommation de drogues. L’idée reste ancrée que le cannabis constitue la porte d’entrée aux drogues dures. Nos chiffres démontrent le contraire, puisque la consommation de cannabis a augmenté, mais pas celle d’héroïne, qui a même diminué. Autre exemple: la plupart des adultes considèrent la drogue et l’alcool comme des problèmes majeurs pour les adolescents. Mais les adolescents eux-mêmes ne citent ces thèmes-là qu’en dernier. Leurs besoins prioritaires portent sur le stress, la déprime, et c’est pour faire face à ces angoisses qu’ils ont des comportements addictifs. En somme, les adultes voient d’abord les symptômes, les jeunes les causes de leur malaise. Le vérifier aussi clairement permet de mesurer l’importance de l’aspect psychologique de la consommation, souvent négligé.

– Personnellement, si vous étiez un décideur, quelles actions prioritaires définiriez-vous?
– C’est une réponse curieuse pour un médecin, mais je m’efforcerais d’abord de créer des places d’apprentissage! On ne peut pas persuader un ado d’arrêter de se ficher en l’air s’il n’a pas de perspective d’avenir. Ensuite, il y a l’école. L’enjeu est celui d’une pédagogie qui parvienne à faire face au défi de la violence et de classes toujours plus bariolées. Il y a une multitude de programmes visant à développer les «compétences de vie». Pour qu’ils fonctionnent, ils doivent être proposés dans un climat de cohérence et de cohésion au niveau de l’établissement: c’est quelque chose qui se travaille, cela s’appelle un bon management, et c’est le métier du directeur. Il faut développer cet aspect de sa fonction. La famille est aussi, bien sûr, un lieu majeur de prévention. Cette prévention commence avec le congé maternité et tout ce qui peut encourager les parents à donner du temps et de l’attention à leurs enfants. Enfin, il y a les soins: les jeunes vont chez le médecin, à l’hôpital, mais il faudrait mieux utiliser ces occasions pour faire du dépistage et de la prévention. Autre chose, indispensable, que les médecins commencent seulement à apprendre: le travail en réseau, avec toutes les autres personnes qui s’occupent du jeune en question.

– Dans vos conclusions, vous insistez sur le besoin d’une attitude «cohérente et énergique» des pouvoirs publics. Les parents ne sont donc pas les seuls à n’être pas assez «cadrants»?
– Je n’ai pas de solutions toutes faites, mais je le constate: en matière de drogues par exemple, tout le monde donne son avis, ce qui est signe de vitalité démocratique. Mais, au final, les jeunes se retrouvent face à un discours pas clair. Or, ils ont besoin de limites claires. Et quand ils les dépassent, tout se passe, trop souvent encore, comme s’il fallait choisir entre punir et essayer de comprendre: or, la sanction et la remédiation sont aussi importantes l’une que l’autre.