En Thaïlande, le désarroi des paysans

Mercredi 28 janvier 2004
Arnaud Dubus, envoyé spécial à Suphanburi
L’épidémie de grippe aviaire est un désastre pour les producteurs de poulet
Oth Sekou n’est pas en colère, mais il est déçu. Vêtu d’un simple short, la soixantaine marquée, ce Sino-Thaïlandais d’U Thong, dans la province de Suphanburi, l’épicentre de l’épizootie de la grippe du poulet en Asie, surveille une dizaine d’ouvriers qui vident l’étang de pisciculture qui se trouve sous son poulailler climatisé. «Plus de poulets, comment pourrais-je garder les poissons? Ils n’ont plus rien à manger», lance-t-il, l’air résigné. Les poissons-chats qui sont déversés dans des paniers et chargés sur un camion pour être vendus se nourrissaient des déjections des «poulets 1re classe» qu’Oth Sekou élevait pour le compte de la firme Charoen Pokphand (CP), la plus grosse firme agroalimentaire de Thaïlande qui compte à elle seule pour 20% de l’ensemble des volailles exportées par le pays.
Avec l’air de ne pas encore réaliser ce qui lui est arrivé, le Chinois raconte les événements qui se sont succédé ces derniers mois. «Vers le 20 décembre, 3000 de mes 8500 poulets sont morts en l’espace de quelques jours. Les gens de CP sont venus avec un vétérinaire pour une inspection et ils m’ont dit que ce n’était rien, juste une des maladies habituelles qui frappent les poulets. Ils ont demandé à des agents du Ministère de l’agriculture de venir abattre les poulets encore vivants, sans donner d’explication», raconte-t-il. Savait-il que la maladie qui avait ravagé son poulailler était hautement contagieuse? Lui a-t-on dit qu’elle pouvait même infecter certains de ses petits-enfants qui jouent dans le sable autour du poulailler? «Non, ils m’ont dit que j’avais droit à 20 bahts pour les poulets abattus et à rien pour ceux morts de maladie, affirme-t-il. On ne m’y reprendra pas à remettre de l’argent dans les poulets, je n’ai plus confiance, sauf s’il y a une certitude totale qu’il n’y aura plus de virus.»
Dans la plupart des districts de la province de Suphanburi, le grenier à riz du royaume, ce récit est répété par des centaines de petits entrepreneurs travaillant sous contrat pour les grandes firmes agroalimentaires thaïlandaises – Charoen Pokphand, Betagro, GFPT, Saha Farm et quelques autres. Charoen Pokphand, dirigé par Dhanin Chearavanont, l’une des plus grosses fortunes du pays avec son vieil ami le premier ministre Thaksin Shinawatra, est probablement l’une des firmes thaïlandaises les moins portées sur la transparence. «Pas question de donner d’interviews, CP nous l’a interdit», confient plusieurs petits éleveurs sous contrats avec la firme.
La firme refuse toute visite de ses usines comme de ses poulaillers et réduit ses contacts avec la presse à l’envoi de brochures. Certains vétérinaires du Ministère de l’agriculture confient en privé que la présence de la grippe aviaire en Thaïlande a été gardée secrète du fait d’une collusion entre le Ministère de l’agriculture et quelques gros exportateurs afin de ne pas affecter les ventes de volailles sur le marché mondial. Dans le district voisin de Song Pinong, toute trace de volaille a disparu. Les équipes d’abattage, épaulées par des militaires et des repris de justice, ont fait le vide sans ménagement: les poulets sont enfournés dans des sacs à engrais et enterrés vivants pour éviter les risques de contagion humaine. Mais beaucoup d’éleveurs ont évité d’en arriver là. «Une partie de mes 40 000 poulets a commencé à montrer des signes de maladie autour du 20 décembre. Je les ai vendus quatre jours plus tard», reconnaît sans ambages Kosan Pioukhaodi. Savait-il de quoi souffraient ses animaux? «Les officiels nous parlaient de choléra, mais nos poulets sont vaccinés par la firme, rétorque-t-il. Je me suis dit: si ce n’est pas le virus, pourquoi ne nous donnent-ils pas de médicaments? Cela m’a fait penser que c’était la grippe.»
Maintenant que le gouvernement a reconnu la réalité de l’épizootie après plusieurs semaines de dénégations véhémentes, des mesures draconiennes sont mises en place: la population entière de poulets et de canards doit être abattue dans la province de Suphanburi, déclarée zone contaminée. Pour Thanatorn Panupang, qui a investi deux millions de bahts l’an passé dans une ferme climatisée, cette directive signifie la mort de sa jeune entreprise. «Mes poulets se portent bien, explique-t-il. Malgré cela, ils vont être tués dans quelques jours. C’est triste, mais je comprends qu’il faille en arriver là.» Le producteur espère pouvoir redémarrer son affaire dans deux ou trois mois en comptant sur une disparition rapide de la maladie. D’ici là, la province aura été débarrassée de ses dizaines de millions de poulets. Les seuls volatiles que l’on peut encore y voir sont les oiseaux morts qu’on trouve par dizaines sur les routes et dans les jardins.

