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Du mou dans les systèmes de santé


mardi 29 juin 2004

La santé: voilà le grand irrationnel de la société. Or, allez empoigner l’irrationnel… Et ce n’est pas tout. La santé – et les systèmes qui prétendent l’organiser – est devenue le lieu majeur d’affrontement symbolique et idéologique.

Le lieu où l’humain joue sa différence. Ou, pour dire les choses plus clairement, le lieu test où l’on va voir si la marchandisation de tout trouve ses limites ou n’en a simplement pas. Pour le moment, c’est la deuxième hypothèse qui semble l’emporter.

Mais nous ne sommes qu’au début de la partie. Considérez l’Europe. Sur le plan sanitaire, c’est un prodigieux désordre. Alors que tout s’homogénéise, que les grandes villes se ressemblent chaque jour davantage, que les débats politiques se synchronisent, que la pensée se standardise, eh bien les systèmes de santé, eux, continuent d’évoluer chacun à sa façon. Nombreuses sont leurs insolites divergences. Dans tel pays, il y a deux fois plus de médecins que dans tel autre. Ici, le ratio infirmières/médecins est le triple de ce qu’il est là. Ou encore, dans ce coin d’Europe, un malade reste en moyenne trois jours et demi dans un hôpital de soins aigus, alors qu’ailleurs cette moyenne monte à neuf jours. L’explication serait-elle que le niveau de vie, l’histoire, les mentalités diffèrent entre les pays? Peut-être. Mais le troublant est qu’ils diffèrent aussi pour le reste. Or, le reste se mondialise. A s’organiser comme des villages gaulois autour d’étranges traditions historiques et de querelles de proximité, ne restent guère que les systèmes de santé. Peut-être, remarquez, y a-t-il derrière cette exception une volonté populaire – non clairement exprimée – de résistance. Les gens semblent attachés à leurs systèmes de santé comme des moules à un rocher.

Derrière ces reliquats de résistance, évidemment, le marché piaffe. Déjà, trois secteurs de la santé se mondialisent au pas de charge: la science, l’information et le commerce. Etudes cliniques, normes de bonnes pratiques médicales, mais aussi firmes pharmaceutiques, groupes de presse contrôlant les grandes revues médicales et, de plus en plus, assureurs: tout cela traverse les frontières et fait sauter une à une les particularités régionales. Les antiques palissades entourant les systèmes de santé commencent à craquer.

Comment réagir? Faut-il aider à démonter les clôtures ou au contraire les renforcer? Le mieux est de commencer par aérer nos vieilles cages à pensées. Refusons l’alternative: «ou bien, ou bien». On peut accepter une médecine-marché tout en protégeant des espaces où la médecine se vit hors logique économique. On peut défendre, y compris contre le marché, le principe de solidarité, sans lequel le futur est une pente savonnée menant à la barbarie. On est en droit d’exiger le meilleur système de santé possible. Et, en même temps, de défendre mordicus la liberté et ses attributs – la diversité, le scepticisme, l’ouverture.

Ni standard absolu ni fonctionnement idéal n’existent en médecine. Quand on s’occupe de maladie et de mort, il faut accepter que l’incertitude soit une sorte d’identité. Au cœur du système de santé, il n’y a pas que des coûts à maîtriser, des pouvoirs à abattre et une mondialisation à stimuler. Il y a surtout le projet le plus intime de la société, le plus ambivalent, paradoxal, irréductiblement pluriel.