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La recherche médicale en question: l’expérience du professeu


vendredi 2 juillet 2004


Le futur bâtiment des neurosciences, au MIT de Boston, est un mastodonte scientifique traversé, en oblique, par une voie de chemin de fer bucolique où poussent des camomilles et nichent des oies sauvages blanches. Cette image résume bien les Etats-Unis: haute technologie et nature sauvage cohabitent allègrement.

La création de ce genre d’usine à recherche n’épargne pas la Suisse: la phagocytose de l’Institut suisse de recherche expérimentale sur le cancer par l’EPFL en est un bon exemple. Fallait-il rapprocher cet institut du CHUV où se trouvent les patients ou de l’EPFL où se trouvent les techniques de pointe ? L’option choisie révèle l’opinion des décideurs: les découvertes du futur en matière de lutte contre le cancer ne dépendent plus des médecins mais des ingénieurs. Les médecins n’y auront plus leur place. Alors se pose sérieusement la question: y a-t-il un avenir pour la recherche médicale ?

La recherche médicale a ceci de particulier qu’elle se nourrit « d’expériences de la nature » observées par des esprits déductifs et obstinés. La nature protège les valets de ferme infectés par la vaccine contre la variole. Jenner observe cette « vaccination », la généralise, sauve des millions de vies humaines, fonde l’immunologie et l’infectiologie moderne. Fleming observe une moisissure sécrétant la future pénicilline qui tue les staphylocoques, il ouvre l’aire de l’antibiothérapie. Ces chercheurs sont seuls, sans moyens, mais dans le terrain. Ils vont révolutionner la pensée scientifique et médicale.

L’Unil vient de rendre hommage au professeur Jean-Pierre Guignard, chef de l’unité de néphrologie pédiatrique au CHUV et père de la néphrologie pédiatrique moderne. Au départ, quatre hommes: le professeur Gautier, pédiatre éminent, chef de service formé en néphrologie, le futur professeur Prod’hom qui ouvre au CHUV l’une des premières unités au monde de soins aux prématurés et nouveau-nés, un jeune assistant portugais, exilé en Suisse par la politique, le Dr Torrado et un jeune médecin de formation scientifique, J.-P. Guignard. Ensemble ils observent que les prématurés malades concentrent mal leurs urines. Cette observation ne nécessite aucune instrumentation particulière sinon un densimètre, un sens clinique et la capacité de s’étonner.

En trente ans, le professeur Guignard a publié plus de 500 travaux pour résoudre cette question. Les pédiatres du monde entier ont appris, grâce à lui, que le rein du prématuré et des petits enfants était immature, comme le poumon ou le cerveau, que cette immaturité avait de graves conséquences chez l’enfant malade. Les mécanismes de la régulation de ces reins immatures ont été décortiqués grâce à des modèles expérimentaux.

L’impact de ces nouvelles données se retrouve aussi bien dans la vie de tous les jours que dans les services de soins intensifs. Pourquoi ne pas donner du lait de vache pur aux enfants de moins d’un an ? « Le lait de vache est pour les veaux », répondaient mes patrons. De fait, ce lait trop riche en protéines et en différents sels qui doivent être éliminés surchargent ces reins immatures. Aux soins intensifs, ce sont de nouveaux médicaments améliorant la fonction rénale qui ont pu être introduits.

Si la création de mégacentres de recherche donne aux chercheurs des moyens et un pouvoir considérables, elle les éloigne de ces « expériences de la nature » si fécondes dans la recherche médicale, elle draine tous les moyens financiers disponibles privant des observateurs intelligents mais isolés d’une aide nécessaire à des contributions majeures et finalement prive les étudiants et les médecins d’un contact indispensable à leur formation.

Mais peut-être qu’au sommet de son mastodonte des neurosciences, un chercheur du MIT, distrait par le spectacle de mes oies sauvages paralysant la circulation bostonienne pour émigrer, en file indienne, vers des giratoires plus verdoyants, recevra l’illumination du siècle. Mes oies auront restitué cette part de rêve nécessaire à toute recherche créative. Peutêtre. é

BERNARD PELET Privatdocent à la Faculté de biologie et de médecine, pédiatre FMH