«Le vaccin anti-VIH n’empêchera pas l’infection»

Mardi 31 août 2004
[u]«Le vaccin anti-VIH n’empêchera pas l’infection, mais devrait atténuer fortement la maladie»[/u]
SIDA. Jusqu’à demain à Lausanne, le congrès AIDS Vaccine 04 réunit 800 spécialistes mondiaux du vaccin contre le VIH/sida. La quantité des pistes et des données cliniques augmente, ce qui réjouit les scientifiques. Le point avec l’immunologiste Michel Kazatchkine
Régulièrement, de nouvelles études révèlent combien les interactions moléculaires du virus VIH avec le système immunitaire de l’homme sont complexes. La mise au point rapide d’un vaccin préventif n’en est pas facilitée. Entre le 30 août et le 1er septembre, 800 spécialistes mondiaux sont réunis à Lausanne pour évoquer les alternatives de travail. Le point avec le professeur Michel Kazatchkine, directeur en France de l’Agence nationale de recherches sur le sida (ANRS) et membre du comité d’organisation d’AIDS Vaccine 04.
LE TEMPS: Pourquoi a-t-on l’impression que la recherche d’un vaccin préventif contre le VIH patine?
Michel Kazatchkine: Les vaccins développés pour d’autres maladies ne font que reproduire les mécanismes – que l’on a pu décrypter – utilisés par l’organisme pour éliminer une infection. Dans le cas du VIH, nous ne connaissons personne qui ait pu se débarrasser du virus. Difficile donc de savoir ce qu’il faut trouver. C’est ainsi un défi sans équivalent scientifique. D’autre part, le virus, après s’être glissé dans les cellules, peut rester caché et inactif dans leur noyau, ce qui implique que les anticorps n’arrivent pas à le détecter.
– Que connaît-on alors des processus d’infection?
– On sait que, lors des premières semaines de l’infection, la réponse immunitaire est vigoureuse, bien qu’insuffisante. Celle-ci comprend la production d’anticorps, qui doivent empêcher le virus d’infecter une cellule, ainsi que de lymphocytes, d’autres cellules qui doivent le détruire. Mais on sait aussi que ces anticorps neutralisants ne sont produits pour lutter que contre la première souche infectante du virus. Or ce dernier mute, rendant ces anticorps inutiles. Voire néfastes, en ce sens qu’ils pourraient même faciliter l’infection… Ainsi, tant que l’on ne saura pas produire des anticorps efficaces contre plusieurs souches, il y a peu d’espoir de trouver un vaccin empêchant l’infection. L’une des stratégies pour y parvenir consiste à décoder les changements de structures moléculaires qui ont lieu lorsque le virus se glisse dans la cellule (voir infographie). Mais pour l’instant, la communauté scientifique fait face à des difficultés majeures.
– Quelles sont les alternatives?
– Outre les anticorps, l’organisme induit donc aussi ce que l’on appelle des «réponses cellulaires», notamment celles des lymphocytes. Ces cellules sont de deux types: les TCD4 (dit «auxiliaires») aident les TCD8 (dits «tueurs [de virus]») à se développer. C’est la façon dont le corps se défend normalement contre les virus. Ainsi, au début de l’infection par le VIH, ces TCD8 sont clairement responsables de la baisse de la charge virale. Mais petit à petit, le virus s’attaque aussi à ces lymphocytes, et, par là, sape la capacité de l’individu à produire ces réponses immunitaires cellulaires. C’est ce cercle vicieux que le vaccin devrait rompre.
– Comment, dès lors, fonctionnent les candidats-vaccins?
– Puisqu’il est pour l’instant impossible d’induire des anticorps, la plupart des vaccins testés visent justement à déclencher ces réponses cellulaires. D’abord, certains types de vaccins sont basés sur les vecteurs viraux: ce sont des virus rendus inoffensifs, qui font office de «moyens de transport» pour des gènes qu’on y insère. Ils pénètrent les cellules. Sans dommage, ces gènes synthétisent des sortes de signaux (des protéines), similaires à ceux du VIH, qui sont la cible des lymphocytes. L’idée est d’«entraîner» ces derniers à réagir.
»Autre moyen d’action: l’«ADN nu». Le processus consiste à insérer, sans vecteur cette fois, des bribes d’ADN de virus dans le génome du patient. Ces fragments induisent aussi ces «signaux-protéines». Cette technique s’est avérée très prometteuse chez des singes. Mais chez l’homme, les réponses s’avèrent décevantes pour l’instant. Toutefois, en couplant ces deux premières méthodes, les résultats sont nettement meilleurs. Et nous attendons des annonces dans ce sens durant le colloque.
»Enfin, les équipes françaises notamment utilisent des substances chimiques appelées lipopeptides, identiques aux protéines virales, pour susciter la réaction des lymphocytes. Des essais de phase I [ndlr: les premiers faits chez l'homme, destinés à vérifier la tolérance du traitement], menés sur une trentaine de volontaires sains négatifs, indiquent que, chez les trois quarts d’entre eux, on observe une réponse des TCD8. C’est très encourageant!
– Et qu’en est-il de la piste des prostituées décrites à Nairobi, qui restent séronégatives bien qu’elles soient en contact avec le virus?
– C’est un modèle. On sait que le système immunitaire des muqueuses (vaginales ou rectales par ex.), par lesquelles le virus se transmet dans la majorité des cas, est indépendant du système immunitaire général, qu’il a ses particularités et ne laisse passer que certaines souches du VIH. En connaissant mieux les caractéristiques de ces dernières, on pourrait essayer de diriger contre elles des réponses immunitaires des muqueuses. Cette dernière année, beaucoup de progrès ont ainsi été faits dans ces recherches porteuses d’espoir.
– Etes-vous optimiste quant à l’efficacité de ces stratégies?
– Il est clair que nous ne pouvons jamais savoir si les effets prometteurs observés en laboratoire auront un effet protecteur in vivo chez l’homme. Toutefois, au contraire des voix pessimistes que l’on entend parfois, l’optimisme est de mise. Pour plusieurs raisons: le nombre de «produits» susceptibles d’êtres testés pour stimuler ces réponses cellulaires a considérablement grandi. Ensuite, la recherche vaccinale devient une priorité dans les milieux politiques et scientifiques. Enfin, la quantité de données scientifiques est beaucoup plus importante aujourd’hui qu’il y a trois ans. On peut donc imaginer que dans trois à cinq ans, nous disposerons d’assez de données pour lancer des essais de phase III, visant à tester l’efficacité de ces produits. Et s’il est toutefois peu vraisemblable que ces vaccins protégeront contre l’infection, ils pourraient être très efficaces pour atténuer fortement la maladie, et diminuer par conséquent aussi la transmissibilité du virus. Un progrès qui serait considérable, tant pour les individus infectés que pour les systèmes de santé,
car il retarderait les lourds traitements.
Davantage d’argent pour une trentaine de pistes
Les scientifiques appellent à une meilleure collaboration.
Olivier Dessibourg
Il y un an débutaient au CHUV, dans le cadre du consortium EuroVacc, les tests de phase I d’un vaccin préventif utilisant des vecteurs viraux (lire l’interview). «Chez les 24 volontaires [ndlr: 12 à Lausanne, autant à Londres], le vaccin est bien toléré. Et une réponse du système immunitaire a été induite dans 50% des cas», résume Giuseppe Pantaleo, directeur de la division d’immunologie du CHUV et organisateur du congrès ouvert hier par Pascal Couchepin. Une collaboration avec les Etats-Unis pour une étude de phase II sur 350 candidats, visant à optimiser l’efficacité du produit, est prévue pour 2005. «Ce vaccin est l’un des 3 ou 4 candidats sérieux. Dans quatre à cinq ans, les données récoltées nous permettront déterminer le meilleur pour aller de l’avant», ajoute l’immunologiste, qui tient à réaffirmer son optimisme: «A ce jour, un seul essai de vaccin, mené aux Etats-Unis et en Thaïlande, est un échec. Alors que les gens font souvent référence à la découverte du virus il y a déjà vingt ans, il y a seulement une dizaine d’années que nous avons vraiment les ressources nécessaires pour avancer.»
Au total, une trentaine de vaccins possibles seront évoqués au congrès lausannois, qui a aussi été l’occasion pour les chercheurs de réitérer leur appel pour un engagement politique et financier accru. Selon les estimations, 10 à 15 milliards d’euros sont nécessaires pour examiner à fond les pistes existantes, à l’heure où 42 millions de personnes sont infectées par le VIH. Les scientifiques ont aussi appelé à une meilleure collaboration entre les différentes recherches, surtout en Europe, ainsi qu’à l’établissement d’un agenda scientifique sur ce thème par la Communauté européenne.

