Des appareils médicaux recyclés en Afrique

Mardi 31 août 2004
BASSINS Après avoir servi en Suisse, les appareils vendus par Samuel Tonneau doublent leur durée de vie.
Acheté neuf il y a dix ans, cet échographe, entreposé dans les locaux de Samuel Tonneau, à Bassins, au-dessus de Gland, valait 200 000 francs. Il attend d’être transporté en Côte-d’Ivoire, où il a été acheté 5% de son prix initial. A quoi s’ajoutent les frais de transport et 60% de taxes de douanes. L’écran de l’appareil évoque les anciennes générations d’ordinateurs, mais la machine, en parfait état, fonctionnera probablement encore dix ans. Il est donc hors de question de la mettre au rebut, pour ce Genevois d’origine, 55 ans, qui fait le commerce d’appareils médicaux de seconde main avec l’Afrique depuis douze ans.
Droguiste de formation, il commence sa carrière chez Ciba-Geigy. Il vend ensuite pour un fabricant américain des appareils de chirurgie destinés aux blocs opératoires suisses. Sentant un marché potentiel, il se lance dans la vente de matériel d’occasion. Pourquoi en Afrique ? Parce qu’un ami, ex-coopérant au Rwanda, lui propose de créer une société d’import-export. L’un vend au Rwanda des appareils médicaux, l’autre en importe des fruits exotiques. Mais à cause du génocide, c’est la faillite. Tonneau ne baisse pas les bras. Il achète un billet d’avion pour Dakar, au Sénégal et, muni d’un catalogue, toque aux portes des cabinets et des cliniques. Depuis, Tonneau Fournitures Médicales opère dans sept pays des Grands-Lacs et d’Afrique de l’Ouest, affichant un chiffre d’affaires de 500 000 francs annuels. Toujours à la recherche de bons plans pour ses clients, la société fournit de tout: électrocardiogrammes, divans d’accouchement, microscopes …
Son activité, Tonneau la doit au fossé séparant le système de santé suisse de ceux, parfois catastrophiques, des pays africains. Dans une Suisse opulente, les institutions et les médecins ont les moyens de changer un matériel loin d’être en fin de vie. Bien sûr, les progrès scientifiques et une médecine de pointe exigent souvent un renouvellement du matériel. Mais dans bien des cas, la motivation est autre, estime Tonneau: « En Suisse, les médecins sont des enfants gâtés », considère notre homme, qui pointe le goût du luxe des sociétés de consommation. Dans son arrière-boutique, un « unit dentaire » est entreposé. Constituée d’un siège amovible, d’un crachoir, d’embouts pour l’électricité et l’aspiration, etc ., la chaise de dentiste, une Stern Weber 180L vieille de douze ans, n’a pas grand-chose à envier sur le plan technologique aux modèles plus modernes: « Ce sont les pièces annexes, pour faire les amalgames, par exemple, qui font la différence », explique Samuel Tonneau. La Stern, qui faisait le bonheur de bien des professionnels suisses il y a quelques années, se fait de plus en plus rare.
Le holà des fabricants
Ce genre de « caprice », selon Samuel Tonneau, explique les rares débouchés en Suisse pour le marché d’occasion. L’autre raison, c’est le holà des fabricants (Toshiba, Siemens, etc.), qui protègent leurs juteuses platesbandes: « Avant les privés, les cliniques et les hôpitaux, les fabricants sont mes principaux fournisseurs. Lorsqu’ils vendent une machine neuve, ils récupèrent l’ancienne, en général contre un rabais, que je rachète. L’accord plus ou moins tacite, c’est que je la revende en Afrique. » Quant aux clients, ils se font facilement avoir: « Une clinique s’est séparée d’un amplificateur de brillance 150 000 francs neuf, dont l’écran fut jugé trop cher à réparer par le fabricant. Moi, ça m’a coûté 4000 francs !» Le manque de débouchés pour le marché d’occasion est d’autant regrettable, estime Samuel Tonneau, qu’il y verrait, à l’image des médicaments génériques, un élément de solution à notre système de santé malade.
RACHAD ARMANIOS INFOSUD
Pour des clients défavorisés
Ce que les uns boudent fait le bonheur de Tonneau et de ses clients africains. Ses clients ? Avant tout des privés, qui n’ont pas les mêmes ressources que les hôpitaux publics, souvent au bénéfice d’aides de l’étranger. Au Rwanda, il a équipé le premier dentiste privé du pays. Aujourd’hui, ils sont une dizaine (hormis ceux du système public) pour 8 millions d’habitants. Une amélioration toute relative, à laquelle Tonneau, intéressé au développement de l’Afrique, est heureux d’avoir contribué.
Il déplore dans ce sens l’état sanitaire de l’est du Congo-Kinshasa. « Lors de mon dernier passage à Bukavu, occupé par l’armée rwandaise, trois diabétiques ont été amputés d’un membre, trop pauvres pour se payer les soins et le suivi médical, pourtant de 1 dollar par mois seulement !» Le gouvernement est absent de la région et l’hôpital public ne peut offrir de traitements gratuits. Le patient met ce qu’il peut dans un pot commun que se partage le personnel à la fin du mois. C’est dire si l’hôpital est un client tout désigné de Tonneau, qui pratique des prix, selon lui, accessibles aux finances africaines.
R. A.

