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L’homme possède-t-il vraiment un sixième sens ?


Lundi 20 décembre 2004

Neurosciences Une étude genevoise montre qu’un aveugle est capable de discerner des émotions sur un visage.

Il faut le voir pour le croire. Ou plutôt y croire pour le voir. Un homme complètement aveugle a été capable de discerner des émotions sur des visages. Dépassant la probabilité du hasard, il a donné une réponse exacte dans près de 60% des cas. Résultats confirmés par l’imagerie fonctionnelle à résonance magnétique (IRM f). Cette découverte faite par l’équipe du docteur Alan Pegna, neuropsychologue aux Hôpitaux universitaires de Genève, vient d’être publiée dans l’édition électronique de la revue Nature Neuroscience. L’homme possède-t-il un sixième sens ?

Le patient étudié par l’équipe genevoise est un scientifique de 52 ans qui a été victime de deux hémorragies cérébrales. Cas rarissime, elles ont détruit à droite comme à gauche, les deux régions corticales du cerveau, appelées les régions visuelles primaires. Les yeux et le nerf optique du patient fonctionnent donc normalement, mais sa cécité vient du fait que la première zone de traitement de l’information visuelle dans le cerveau est détruite. L’homme, incapable de distinguer une lueur dans les ténèbres, en est réduit à se déplacer avec une canne blanche.

Faux départ

Les chercheurs ont commencé par confirmer qu’ il ne restait au patient aucune vision résiduelle. En face de formes géométriques, quand on lui proposait deux réponses à choix, il n’a pas été capable de deviner plus d’une fois sur deux en moyenne. Soit la probabilité du hasard. Idem devant des images d’hommes et de femmes. Idem face à des visages déformés ou non.

En revanche, lorsque le docteur Alan Pegna lui a présenté des visages – sous forme de 200 images défilant sur un écran d’ordinateur – exprimant une émotion, la tristesse, la joie, la peur ou une expression neutre, ce fut la révélation. Dans 59 % des cas, le patient a été capable de donner une bonne réponse quand on lui présentait deux propositions (triste ou neutre, triste ou heureux, heureux ou neutre). « Cela dépasse le seuil d’une réponse donnée au hasard », assure le chercheur.

Le lendemain, rebelote. « Le plus intéressant est que le patient ne s’ est pas rendu compte. Il avait l’impression de deviner la réponse comme dans les expériences précédentes », souligne le scientifique. Qui a alors cherché à savoir si sa « vision » allait au-delà de l’émotion d’un visage. Il lui a présenté par exemple des images positives et négatives, des animaux doux et féroces. Les réponses sont retombées à un niveau non significatif.

Conclusion: le cerveau est capable de traiter une émotion exprimée par un visage. Et ce non seulement dans les régions corticales, mais également dans une autre zone, l’amygdale droite (du même nom seulement que celle que l’on nous enlève). L’IRM f a montré que cette région, en forme d’amande et répartie à droite et à gauche de notre cerveau, était active lorsque l’œil se trouvait en face de visages exprimant une émotion. Plus fascinant encore, le débit sanguin (ce que mesure l’IRM) augmente encore davantage face à un visage qui exprime la peur.

Rien à voir avec des phénomènes paranormaux

« Ces résultats confirment ce que nous soupçonnions, c’est-à dire qu’une partie de notre cerveau traite des informations de manière automatique et pas nécessairement consciemment », résume Alan Pegna. Nous sommes donc très loin des phénomènes paranormaux et des délires cérébraux. En revanche, l’amygdale droite est aussi la région de notre cerveau qui réagit aux images subliminales. « Il existe donc aujourd’hui une preuve supplémentaire du rôle de cette région dans l’appréhension de tout ce qui n’est pas conscient », ajoute le neuropsychologue. L’intérêt de cette recherche est une meilleure compréhension de la structure du cerveau.

ANNE-MURIEL BROUET