Pfizer se fait discret sur le Celebrex

Mardi 21 décembre 2004
PHARMACIE. Depuis le 17 décembre 2004, vendredi noir pour les deux géants Pfizer et AstraZeneca, la crainte a saisi les investisseurs et les patients. Le gendarme sanitaire américain a convaincu Pfizer de cesser la promotion de son anti-inflammatoire. C’est le premier signe d’une remise en question des méthodes d’approbation des médicaments.
Quel est le prix d’une mauvaise nouvelle? 24 milliards de dollars, répondait le Wall Street Journal, hier, dans son édition européenne. C’est la perte de capitalisation boursière de la première entreprise pharmaceutique mondiale. Pfizer a annoncé vendredi que l’antidouleur Celebrex, utilisé par 26 millions de personnes, peut provoquer des effets secondaires cardiaques s’il est pris à forte dose (LT du 18.12.04).
Le titre a encore chuté de 0,5% lundi à la clôture de la Bourse suisse, au moment où l’entreprise new-yorkaise confirmait la cessation de la publicité pour ce médicament de la classe des COX-2. Le Celebrex agit de la même manière que le Vioxx, retiré du marché fin septembre par la firme américaine Merck & Co. Le cours de l’action AstraZeneca, quatrième entreprise pharmaceutique européenne confrontée à l’inefficacité de son anticancéreux Iressa, s’est légèrement repris lundi à Londres (+1,27%). La chute à trois mois (18,13%) reste néanmoins sévère. Qui oserait encore prétendre que les titres pharmaceutiques sont un placement de père de famille?
La nervosité des investisseurs reflète celle des médecins et des patients. Ils ne savent plus à quelles études cliniques se fier, se méfient des organes officiels de contrôle, soumis à de fortes pressions et partiellement financés par l’industrie pharmaceutique. La branche est confrontée à un gros problème d’image et de manque de crédibilité. Tour d’horizon de quelques questions ouvertes.
Publicité tapageuse
Pfizer s’est déjà fait taper sur les doigts par la Food and Drug Administration (FDA) en novembre 2000. Son incontournable publicité TV «Célébrez Celebrex» mettait en scène des gens en bonne santé dont il était difficile de croire qu’ils vantaient les mérites d’un médicament et non ceux d’une friandise. L’arrêt de la publicité, décidé hier, n’est pas anodin. L’utilisation des mass media, outre-Atlantique, constitue le dernier maillon de la chaîne de production des «blockbusters». Ces médicaments, dont le chiffre d’affaires annuel franchit la barre du milliard de dollars parviennent à ce résultat grâce à d’énormes dépenses publicitaires. Le terme de «block boosters» leur conviendrait mieux. Pfizer a dépensé, en cinq ans, 406,3 millions de dollars en publicité directe pour le Celebrex. Ce matraquage encourage la prescription du médicament au-delà de cercles des patients qui en ont vraiment besoin. Et accroît le risque d’effets secondaires imprévus. La solution consisterait à s’inspirer de la sagesse de nombreux pays européens qui ont interdit la publicité pour les médicaments.
Etudes cliniques partielles
Au Japon, AstraZeneca a soumis le dossier d’approbation d’Iressa en janvier 2002, quatre mois avant la publication des résultats finaux de l’étude IDEAL 1 et 2 qui n’englobait que 400 patients. Cette précipitation, et le faible échantillon de malades, sont préjudiciables à l’analyse sérieuse de tous les effets secondaires. De nombreux patients atteints d’un cancer du poumon ont certes réagi positivement à la molécule qui a même provoqué une régression de la tumeur. Mais l’objectif de l’étude n’était pas de mesurer la prolongation de la vie. On sait aujourd’hui, plus de deux ans après sa commercialisation, qu’Iressa est inefficace sur ce plan. Le médicament offre un traitement plus confortable que la chimiothérapie, mais ne prolonge la vie que de quinze jours sur une moyenne de cinq mois, pour un coût de traitement de quelque 3000 francs par mois.
L’exemple peut être étendu à de nombreux autres médicaments. La solution? Élever le niveau d’exigence des études cliniques (effets thérapeutiques et nombre de patients), et en confier la supervision à une instance internationale de santé publique indépendante de l’industrie. «Beaucoup d’essais sont mal conçus, biaisés, réalisés sans comparer des médicaments déjà autorisés. 90% des essais ne sont jamais publiés car les laboratoires sélectionnent ceux qui paraissent montrer la meilleure efficacité», dénonce Bernard Debré, urologue à l’hôpital Cochin, à Paris, cité par Le Monde. Swissmedic, l’organe d’approbation des médicaments, n’entend pas précipiter les choses. «Iressa n’est pas un médicament inefficace», se défend son directeur, Klaus-Jörg Dogwiler.
Balance bénéfice-risque
Des effets secondaires seront mieux acceptés par un cancéreux que par une personne souffrant de douleurs d’estomac. Mais les autorités de contrôle des médicaments ne disposent pas de méthodes fiables de calcul du rapport bénéfice-risque. En outre, la justice intègre mal cette logique thérapeutique. Aux Etats-Unis, des prétentions astronomiques en dommages et intérêts paralysent par exemple les nouvelles thérapies basées sur les vaccins.
Harvey Bale, directeur de la Fédération internationale des manufactures pharmaceutiques: «Il est impossible de prédire tous les effets secondaires d’un produit»
Le directeur de la Fédération internationale des manufactures pharmaceutiques nie toute connivence entre l’industrie et son régulateur aux Etats-Unis.
Propos recueillis par Ram Etwareea
Le Temps: Comment expliquez-vous la mauvaise passe que traverse l’industrie pharmaceutique?
Harvey Bale: Nous sommes tout le temps confrontés à des défis. Actuellement, nous vivons une période formidable. Grâce à la technologie, nous avons des promesses de nouveaux médicaments qui sauveront des millions de personnes. Si vous faites référence aux risques liés au Vioxx, je dirais qu’il est impossible de savoir le comportement précis d’un médicament à moins de l’avoir testé sur au moins un million de patients. Dans le passé aussi, l’industrie a retiré des médicaments du marché. La recherche continue dans l’espoir de trouver de meilleurs produits. L’industrie, les médecins et les régulateurs doivent tous participer à la pharmacovigilance.
– L’industrie pharmaceutique fait-elle ami-ami avec la Federal Drug Administration (FDA), comme l’accuse David Graham, membre de l’organe de contrôle américain?
– Les accusations de David Graham n’ont aucun sens. Pour lui, aucun médicament ne doit obtenir le feu vert à moins d’être sans risque à 100% pour toutes les populations. Il cherche le nirvana. La sécurité totale n’existe dans aucune industrie. En portant ses accusations, il nie les bienfaits des médicaments. Si vous avez un cancer, vous allez certainement suivre les prescriptions de votre médecin, sachant que le médicament pourrait être efficace ou avoir des effets secondaires néfastes.
– Selon David Graham, la FDA a réduit le temps d’approbation d’un nouveau médicament à la demande d’une industrie engagée dans la course aux «blockbusters», qui rapportent un milliard de dollars.
– C’est vrai. En revanche, les différentes phases de tests cliniques sont devenues plus longues. Mais indépendamment du temps consacré aux tests et aux autorisations, le plus important est qu’en fin de compte, le médicament soulage des millions de malades. Il ne faut pas que des gens meurent alors que des remèdes existent, mais se trouvent dans un long processus d’approbation.
– En Europe, les médicaments doivent obtenir une nouvelle autorisation cinq ans après leur introduction sur le marché. N’est-ce pas un système de contrôle efficace, qui n’existe pas aux Etats-Unis?
– Il n’y a pas de bon ou de mauvais système. L’essentiel est que chaque système fonctionne. C’est le cas actuellement. N’oubliez pas que Vioxx a été retiré par la bonne volonté de Merck après qu’une de ses études a mis les risques en évidence.

