Grandeur et décadence de la médecine

Mardi 18 janvier 2005
C’est fou, les changements de la médecine en cinquante ans. 1955, c’était le début de l’âge d’or. Se tramait, sans qu’on le comprenne bien encore, une grande révolution thérapeutique. La médecine entrait dans une période d’émancipation de son ancienne tranquillité. D’art mâtiné de science, elle devenait technologie frottée d’éthique. Durant les décennies 50 et 60, les initiatives se succédèrent, portées par l’euphorie du succès: les médecins développaient des procédures, organisaient des services, lançaient de nouvelles spécialités: tout ou presque marchait. La moindre idée trouvait preneur, et surtout pouvait s’exprimer dans de nouvelles structures. Les hôpitaux se multipliaient, les coûts croissaient, et la société, loin de morigéner les fauteurs d’inflation, se montrait fascinée. L’engouement était partout, l’échec rare, l’incertitude quasi inexistante. L’efficacité n’était de loin pas celle d’aujourd’hui, mais elle avançait dans une logique de progrès. C’était l’époque des annonces tonitruantes de victoire sur telle ou telle maladie. Le mythe de la grande médecine s’épanouissait en volutes charmeuses au-dessus d’une culture subjuguée. Médecins et société communiaient dans une même certitude d’être proche de terrasser les cancers, les infections, et bientôt toutes les maladies.
Puis sont arrivés les premiers doutes. D’abord, dans les années 70, la sortie du paternalisme, les frémissements annonçant la lame de fond du partage des compétences avec les patients. Mi-héberlués mi-enthousiasmés, les médecins durent feindre d’organiser ce qui était en réalité un mouvement inéluctable. Ensuite, au début des années 80, sont arrivées plus problématiques encore pour l’image du progrès médical: l’incertitude dévoilée, la prise de conscience des limites. Et leur face sombre: l’erreur et la faute médicale. Bref, en une décennie, ce fut la fin de l’époque religieuse de l’histoire de la médecine. Durant les années 80, toujours, apparurent les premières thérapies liées à l’approche moléculaire. Deuxième révolution thérapeutique? Oui. Mais déjà plus rien n’était comme avant. L’approche réductionniste, à l’origine d’une partie des avancées, ne permet plus de progresser: il lui faut composer avec la complexité qui désormais pondère le militantisme scientifique. La médecine conquérante s’englue dans des difficultés statistiques. Impossible, désormais, de masquer ses failles. Seulement 15-20% de la pratique médicale est fondée sur des preuves…
Mais le véritable coup de grâce asséné à la période dorée, le changement le plus radical, le plus inattendu probablement, est arrivé au début des années 90: l’envahissement de l’ensemble de la médecine, depuis la pratique en cabinet jusqu’à la pointe la plus affûtée des technologies, par le souci de maîtriser les coûts. Un souci devenant chaque année davantage une obsession.
La croissance souriante, l’époque où le progrès claque comme un drapeau dans le vent, tout cela est fini, du moins pour la médecine et la Suisse. Car en Asie, l’euphorie de la croissance, c’est maintenant. Pour nous, il y a autre chose à découvrir: comment gérer une période de stagnation économique et de vieillissement de la population? Comment développer des projets sans moyens nouveaux? Comment innover alors que la situation semble sans ouvertures, intellectuellement jouée? Comment, pour les jeunes, se lancer encore dans une carrière médicale alors qu’il semble évident que leur pratique sera contrôlée à 100%, vidée de toute liberté, et leur futur décidé par d’autres? La médecine a une grande chance. Elle sait qu’on se trompe toujours en prédisant son futur. La passion peut donc continuer.
Bertrand Kiefer, Médecin, rédacteur en chef de la «Revue Médicale Suisse»

