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La banque de cellules souches arrive


Lundi 31 janvier 2005

BIOMÉDICALA Lausanne, la société RCB lance un service futuriste: le stockage de cellules souches à usage personnel. Une « assurance santé » en cas de maladies du sang.

LES FAITS Aux yeux de certains, c’est un marché qui va exploser. A savoir la banque privée de cellules souches adultes. Leur vertu ? Elles optimisent les chances de guérison en cas de leucémies, de lymphomes ou pour certaines lésions de la moelle épinière. En Suisse, la société RCB, en quête de financement, est prête à la commercialisation dès le mois de mars. Mais de nombreux spécialistes mettent des bémols.

Le bureau est modeste: à peine une pièce louée dans les locaux d’une start-up lausannoise. A l’intérieur, pas l’ombre d’une pipette. Chez RCB Regenerative Cell Bank SA, née l’an dernier, on ne fait pas de recherche. Il s’ agit là de commerciaux, même si les fondateurs ont une formation scientifique, pour la plupart à l’EPFL — microtechnique, biotechnologie, immunologie.

Le service du futur commercialisé par RCB est quelque peu inédit en Suisse: la banque de cellules souches adultes, congelées à très basse température. « Rien à voir avec les cellules souches embryonnaires (lire encadré ci-dessous à droite), s’ empresse de préciser Romain Colmar, directeur des ventes. Il y a malheureusement confusion entre cellules souches, clonage, manipulation génétique … Bref, tout ce qui contribue à l’image du scientifique fou. »

De 3000 à 8000 francs

Convaincus de l’essor du « compte pour la vie », les dirigeants de RCB évoquent avec enthousiasme le potentiel thérapeutique des cellules souches adultes, extraites de la moelle osseuse ou du sang de cordon ombilical prélevé à la naissance du bébé. Notamment dans les transplantations en médecine régénérative. Des tests cliniques ont prouvé en effet une meilleure régénération des systèmes lésés lors de maladies du sang, de leucémies notamment (lire encadré ci-dessous). Et des recherches soulèvent des pistes intéressantes dans le traitement des problèmes cardiaques.

RCB — qui recherche 1 million de francs auprès des privés via une offre de souscription d’actions en cours jusqu’ au 4 février — se dit prêt à lancer ses services en mars. Les autorisations fédérales devraient arriver d’ici peu. « Certains Suisses le font déjà via des sites internet à l’étranger, note Massimo Pillon, le directeur financier. Nos avantages: nous sommes à Lausanne et nous nous portons garant de la traçabilité et de la qualité de la congélation que nous allons, dans un premier temps, sous-traiter à un laboratoire. »

Et si la société lausannoise reste discrète sur ses tarifs, elle avance une « fourchette » de 3000 à 4500 francs pour des cellules extraites du cordon — pour un stockage de vingt ans, promet-elle — et entre 4000 et 8000 francs pour celles prélevées de la moelle osseuse (cinq à dix ans de congélation). Une coquette somme. En termes crus de « marché », la Suisse, c’est 75 000 naissances annuelles ainsi qu’ environ deux millions de personnes âgées de 40 à 65 ans. « Avec 1000 clients par année, on tourne déjà », avance Jérôme Mizeret, le directeur.

Marché suisse embryonnaire

En Suisse, le domaine est embryonnaire. Mais deux sociétés étrangères ont déjà jeté leur dévolu sur les Helvètes en mal de « comptes cellulaires », l’allemande Vita34 et l’américaine Cyo Cell, essentiellement via le Net. Mais aucun doute que cette activité va se développer, estime Andrea Arz De Falco, cheffe de recherches sur l’être humain à l’Office fédéral de la santé: « Il n’y a pas de barrières juridiques en Suisse pour empêcher que le privé ne s’ en empare. Mais attention aux dérives dans la communication. »

Comme c’est le cas à l’étranger, où ces banques du futur font parfois des publicités titillant la fibre paranoïaque des parents. Outre-A tlantique, les dizaines d’entreprises de la branche parlent d’un « business » en milliards de dollars et de taux de croissance de 40 à 50 % par an. Au risque de créer une santé à deux vitesses, déclare Adrian Heuss, de la Fondation Gen Suisse: « Et qu’ en est-il du contrôle de la fiabilité d’une société ? Sans compter que la chance d’utilisation est d’une sur 20 000. A l’heure actuelle, il est plus utile de donner aux banques publiques. »

ÉLISABETH NICOUD

Les cellules souches peuvent être prélevées dans le cordon ombilical, à la naissance. Louise Gubb / Corbis

Les dirigeants de RCB, Jérôme Mizeret, Romain Colmar et Massimo Pillon. Patrick Martin

Révolutionnaire mais expérimental

RECHERCHE La majorité des scientifiques plaident pour les centres publics et collectifs: leurs services sont gratuits.

Cancers du sang (leucémies), attaques ou déficiences cardiaques, maladies auto-immunes après chimiothérapie, arthroses, maladies neuro-dégénératives (Parkinson, Alzheimer), lésions de la moelle épinière, diabète … La liste des maladies dont la recherche pourrait potentiellement bénéficier des transplantations de cellules souches adultes est prometteuse.

Mais au dire des spécialistes, la médecine régénérative reste encore expérimentale. « Mis à part des applications concrètes dans les maladies du sang, le reste n’est encore que propagande !», exclame Yvan Arsenijevic, biologiste à l’H ôpital ophtalmique Jules Gonin et chercheur dans les cellules souches adultes pour la rétine et le système nerveux.

Pour le National Institute of Health (l’office américain de la santé), les potentialités sont certes révolutionnaires. Du reste, l’institut a dépensé 190 millions de dollars en recherches sur les cellules souches adultes l’an dernier — contre 24,8 millions en ce qui concerne les embryonnaires. Reste que pour l’instant, les études scientifiques se suivent et se contredisent. Notamment dans la régénération du muscle cardiaque.

De là à en commercialiser déjà le stockage, la question des banques privées de cellules souches à usage personnel divise. A la Commission nationale d’éthique pour la médecine humaine, le problème n’a pas encore été mis sur le tapis. Mais de l’avis de son président, Christophe Reymann Sutter, le risque qu’ elles se développent à une échelle comparable à l’A llemagne est minime. « La meilleure option reste le don aux centres publics », plaide-t-il.

Un avis partagé par la majorité des scientifiques, ainsi que par l’Académie américaine des pédiatres et l’U nion européenne. En Suisse, l’H ôpital de Bâle s’ est doté, en 1997, d’un centre de collecte de cellules de cordon ombilical. Depuis, il collabore avec le CHUV lausannois et participe à un réseau mondial d’échanges à chaque fois qu’un patient, compatible, le demande. « Nous avons 1000 échantillons, dont trois ont été utilisés », explique Carolyn Troeger, médecin à l’H ôpital de Bâle. Un service totalement gratuit.

E. N.

Une souche peut en cacher une autre

DÉFINITION Cellules souches embryonnaires ou adultes, une question de développement.

Cent mille milliards de cellules, c’est ce que, grosso modo, le corps humain produit. Elles sont toutes issues de divisions successives à partir de l’œuf fécondé originel. En atteignant l’âge adulte, la plupart des cellules ne se multiplient plus. A l’exception de certaines cellules souches spécifiques capables de se multiplier et de se renouveler.

Parmi ces dernières, on distingue deux grandes catégories. Les cellules souches embryonnaires, extraites de l’embryon de moins de six jours et pouvant générer tous types de cellules. Mais leur utilisation en recherche biomédicale suscite de nombreuses controverses éthiques — comme ce fut le cas en Suisse en novembre dernier lors du référendum — car elles sont associées à l’embryon humain.

Par cellules souches adultes, on entend des cellules qui ont conservé la capacité de se différencier, même à un stade tardif. Elles sont le plus souvent prélevées dans la moelle osseuse ou dans le sang de cordon ombilical. Soulevant moins de débats éthiques, les cellules souches adultes sont utilisées dans le cadre de la médecine régénérative, qui en est encore au stade expérimental.

E. N.