Comment Genève soigne ses pauvres, les clandestins et les NE

Mardi 29 mars 2005
Santé Quand il n’y a plus ni aide sociale ni assurance, un filet de secours subsiste.
Comment soigner les plus démunis de la société ? A Genève, une unité des Hôpitaux universitaires dispense des soins à cette frange de la population, qui risque d’augmenter au vu des récentes décisions fédérales. Depuis avril 2004, les personnes dont la demande d’asile a été frappée d’une non-entrée en matière (« NEM ») sont exclues de l’aide sociale. Le 17 mars, le Conseil des Etats a proposé d’étendre cette exclusion aux requérants déboutés. Quant à l’aide d’urgence assurée par la Constitution et réaffirmée par le Conseil fédéral, elle est mise en cause par Christoph Blocher.
A Genève, le Conseil d’Etat a réagi l’an dernier: un arrêté de juillet 2004 prévoit de couvrir les soins urgents des personnes ayant essuyé une NEM. L’Unité mobile de soins communautaires (UMSCO) des HUG les accueille, comme elle prend en charge, depuis 1996, les sans domicile fixe et autres sans-papiers (lire ci-contre). « Nous avons la chance de pouvoir les soigner comme tout autre patient », témoigne le médecin responsable Hans Wolff, qui dirige une dizaine de personnes.
Les soins prodigués varient en fonction des groupes. Les grands pauvres souffrent de problèmes psychiatriques, dermatologiques, pulmonaires. De pathologies liées à l’alcool, au tabac. Les affections des clandestines de l’économie rejoignent celles de la population générale. « On découvre chez elles une souffrance psychologique énorme. La peur d’être arrêtées à chaque coin de rue les fait vivre dans l’angoisse au quotidien. » Quant aux NEM, il s’agit généralement d’hommes jeunes en bonne santé. Parfois, lorsqu’une maladie grave les frappe, comme le sida ou la tuberculose, il faudrait les soigner dans la durée. Difficile, car ces personnes sans assurance ont tendance à fuir les institutions. Les soignants s’inquiètent: pour la tuberculose par exemple, un traitement interrompu cause parfois plus de mal que de bien (on ne protège pas le malade et une résistance aux antibiotiques peut se développer). « Soigner dans l’urgence peut coûter dix ou vingt fois plus cher », souligne le docteur Wolff.
Pas d’appel d’air
Récemment, un malade du sida est tombé dans le coma à son arrivée à l’UMSCO. « L’H ôpital a fait tout ce qu’il fallait », assure le professeur Hans Stalder: opération neurochirurgicale, trithérapie et hospitalisation de plusieurs jours.
L’UMSCO collabore avec l’association Pharmacies de cœur qui récolte des médicaments non périmés (au bd James-Fazy et à la rue du 31 Décembre). Ces stocks couvrent 70 % des besoins. De leur côté, les firmes pharmaceutiques offrent des médicaments. Enfin, l’hôpital peut lui-même prendre en charge le coût des traitements.
Il semble donc que Genève ait réuni les moyens pour soigner ceux qui n’ont pas de ressources. Elle se démarque ainsi de la Suisse alémanique (lire ci-dessous). Mais l’hôpital se dit « très attentif à ne pas créer d’appel d’air ».
Si tout ce dispositif assure des soins de qualité, selon Hans Wolff, le médecin ne se repose pas sur ce constat. « On a franchi la ligne rouge, remis en cause des valeurs fondamentales. On commence par les étrangers. Refusera-t-on bientôt le droit d’être soigné à un chômeur ou à un Suisse pauvre qui ne peut pas payer son assurance ?»
Des médecins travaillent gratuitement
Avec Lausanne qui fonctionne de manière similaire, Genève fait figure d’exception dans le paysage suisse. « Outre-Sarine, rien n’est prévu, ou presque, en matière d’accès aux soins pour les requérants déboutés ou ayant essuyé une non-entrée en matière. Ce qui existe se fait de façon presque cachée, tant les gens ont peur des représailles politiques, déclare le Dr Wolff. Ce sont des médecins du privé qui soignent pour rien ou pour très peu d’argent. Cela pose évidemment des problèmes, notamment en cas d’opérations. »
A Soleure, Françoise Kopf, coordinatrice de l’association IGA-SOS Racisme, cite le cas d’un homme, souffrant d’une angine, renvoyé de l’hôpital sans avoir vu de médecin. A Soleure aussi, Jacqueline Albrecht, médecin, raconte avoir soigné gratuitement un
Guinéen de 18 ans passé à tabac par des jeunes ayant tenté de le jeter dans la rivière.
Le président de la FMH Jacques de Haller s’insurge contre les décisions fédérales et s’inquiète de l’avenir. « Berne veut diminuer le budget des soins pour les requérants. Un conseiller aux Etats suisse alémanique aimerait limiter les prestations elles-mêmes. Une greffe de foie ou un traitement de sida leur seraient ainsi refusés. » Jacques de Haller sait bien que certains médecins soignent pour pas grand-chose: à l’époque, il l’a fait lui-même comme généraliste. « Lorsqu’il fallait l’avis d’un deuxième médecin pour pratiquer un avortement, j’ai travaillé avec un collègue gynécologue qui opérait des femmes pour 40 francs, au lieu des 1500 francs officiels … » Mais il ajoute aussitôt: « Si individuellement, ces gestes honorent les médecins, nous ne pouvons pas inciter nos membres à travailler gratuitement. »
Pierre-François Unger: « Refuser de soigner est impensable »
Interpellé sur la question des « NEM », le conseiller d’Etat Pierre-François Unger sursaute, choqué que l’on puisse utiliser un tel raccourci pour désigner ceux dont la demande d’asile n’a pas été considérée. Sur le fond, le magistrat genevois en charge de la Santé « pense du mal » de la décision qui exclut ces personnes et les requérants déboutés de l’aide sociale.
« Elle est contraire à l’esprit de la Suisse. La position du Conseil d’Etat sur la question est ferme et sobre à la fois. Il est impensable de ne pas soigner une personne qui réside chez nous. Dans un Etat de droit, les soins et l’égalité de traitement doivent être garantis », insiste l’ancien médecin.
Pour le conseiller d’Etat, « notre Constitution décrit très bien ce à quoi toute personne a droit. Le Tribunal fédéral l’a d’ailleurs rappelé tout récemment. »
Genève, un canton généreux ? « C’est fidèle à son esprit », répond le démocratechrétien. Que faire si cette générosité lui vaut d’attirer les démunis de toute la Suisse ? « Il n’en est pas question pour l’instant. Et je n’ai jamais entendu dire qu’il n’y avait pas d’accès aux soins dans les autres cantons. »
Sous la loupe
Qui dit unité mobile, dit soins mobiles. « Il faut aller vers les grands précaires, car ce ne sont pas eux qui viennent à nous », déclare le Dr Hans Wolff. Les infirmières se déplacent donc dans les lieux d’accueil — le Caré, les clubs sociaux, le Bateau, la Virgule, Emmaüs, les jardins de Montbrillant ou la Coulou. Parallèlement, un local de soins, offert par la Ville, a été inauguré en octobre 2004 au 2, rue Hugode-Senger. Un médecin est toujours présent. Enfin, des soins sont prodigués à l’hôpital lorsqu’il le faut.
Trois types de populations s’adressent à l’Unité mobile. Tout d’abord, les « grands pauvres », sans domicile fixe (30 % de Suisses, 40 % d’Européens). La deuxième catégorie, celle des sans-papiers, regroupe surtout des femmes sud-américaines travaillant dans le secteur domestique. Les « NEM » forment le troisième groupe, en forte augmentation: aux 19 personnes soignées entre avril et décembre, ont succédé 46 patients de janvier à aujourd’hui. Combien ça coûte ? L’Unité assure près de 7500 consultations par an. Les frais pour les soins médicaux, estimés à un million de francs, entrent dans le budget de la policlinique de médecine. L’équipe compte 3, 2 postes d’infirmières, 2, 5 postes de médecins et un poste d’assistante sociale. Le nombre de sans-papiers à Genève oscillant entre 6000 et 15 000 personnes, « cela fait environ 2 médecins pour 10 000 clandestins, alors qu’en ville, il existe un médecin pour 1000 personnes », relève le Pr Hans Stalder.
SOPHIE DAVARIS

