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Grand écart sur l’euthanasie


Jeudi 31 mars 2005

Débat Berne veut limiter les possibilités d’assistance au suicide. Alors que la population semble admettre qu’on aide des malades à mourir.

L’assistance au suicide est dans le collimateur de l’administration fédérale. Selon une information révélée ce week-end par le Sonntagsblick, un groupe de travail de l’Office fédéral de la justice a rendu un premier rapport qui proposerait, d’une part, de soumettre les organisations actives dans ce domaine à autorisation et, d’autre part, d’interdire l’accompagnement des malades résidant à l’étranger. Le but étant surtout d’éviter ce que l’on appelle le tourisme de la mort, tel que le pratique notamment l’association zurichoise Dignitas.

« La Suisse veut repousser hors de ses frontières des personnes qui souffrent et les condamner à une mort affreuse à l’étranger. » Depuis ce weekend, Ludwig Minelli, fondateur de Dignitas, ne décolère pas. L’avocat zurichois va jusqu’à comparer l’idée de refuser d’aider les malades étrangers avec le refoulement des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. A Berne, Folco Galli, porte-parole de l’Office fédéral de la justice, confirme l’existence d’une réflexion sur le sujet, mais refuse d’en dire plus sur le fond, Christoph Blocher n’en ayant pas encore été informé. Reste qu’entre l’opinion publique et la Confédération, l’écart semble toujours plus grand: alors que la population se montre ouverte à l’euthanasie, la Berne fédérale prend le sens inverse.

En Suisse romande, l’association Exit pratique aussi l’assistance au suicide, mais ne prend en charge que les patients établis dans la région. En premier lieu parce qu’elle juge difficile d’accompagner correctement une personne sans la rencontrer à plusieurs reprises dans son cercle familial. Mais aussi, vu le petit nombre d’accompagnateurs, l’association ne pourrait pas faire face à un afflux de demandes étrangères. Jérôme Sobel, président d’Exit Suisse romande, se montre toutefois solidaire de Dignitas: « Cette attaque est un prétexte pour relancer le débat sur l’assistance au suicide et pour nous mettre sous tutelle. » Ce docteur établi à Lausanne rappelle qu’en 2001, une initiative parlementaire proposait déjà de limiter strictement cette pratique au cercle familial. Une proposition finalement balayée par le Conseil national.

Aucun règlement

L’assistance au suicide est donc une nouvelle fois attaquée. Mais selon Franco Cavalli, conseiller national socialiste, Berne se penche sur le faux problème. « La grosse difficulté, en Suisse, ce n’est pas ce petit tourisme du suicide, mais la question de l’euthanasie. » Dans ce domaine, c’est le statu quo: hormis l’interdiction de l’euthanasie directe, rien n’est réglementé. Le Tessinois a déjà tenté de soulever le débat au parlement, en lançant une initiative pour décriminaliser l’euthanasie active. Mais en 2001, les Chambres ont préféré transformer son texte en motion. Le Conseil fédéral avait été chargé de soumettre des propositions en vue d’une réglementation. Depuis, rien de nouveau.

Pourtant, la réalité est là: selon une étude de l’Université de Zurich, environ la moitié des décès implique une décision du corps médical. Dans des directives émises l’an dernier, l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) a elle-même affirmé que « l’assistance au suicide ne fait pas partie de l’activité médicale mais un médecin peut néanmoins être amené à apporter une telle aide ». Et alors que Berne envisage de limiter ces pratiques, le grand public semble au contraire se montrer ouvert: un sondage réalisé par l’association Exit, en 1999, montrait que 82 % des Suisses étaient favorables au suicide assisté et 71 % à l’euthanasie active. Peter Suter, président de l’ASSM, confirme l’existence d’un décalage: « J’ai le sentiment que les professionnels de la santé sont plus proches de la société, des malades et de leurs familles. »

Dans le monde médical, on parle de « tabou politique ». Et de réflexe idéologique: le fondamentalisme chrétien serait encore fortement influent. Ainsi, Dick Marty, conseiller aux Etats radical, comparait, en septembre dernier, la situation de l’euthanasie avec celle de l’interruption volontaire de grossesse: « Le cas de l’avortement illustre bien comment la loi, et en particulier la loi pénale, suit, avec bien du retard, l’évolution de la société et ne la précède pour ainsi dire jamais », expliquait-il, à l’occasion d’un Symposium de la Commission nationale d’éthique.

Toutefois, les professionnels de la santé n’en appellent pas tous, comme Franco Cavalli, à une réglementation plus précise de l’euthanasie. Une loi permettrait certes aux médecins d’agir dans un cadre clair et d’éviter du même coup les dérapages. Mais demander au législateur de se pencher sur la question, c’est aussi prendre le risque de le voir serrer la vis.

CAROLINE ZUERCHER