Médecines complémentaires: l’évaluation qui fâche

Vendredi 22 avril 2005
SANTE. Les médecins spécialisés qui ont participé à l’expertise dirigée par l’Office fédéral de la santé publique se disent censurés et veulent faire connaître leurs résultats
Les médecines complémentaires sont efficaces et plutôt un peu moins chères que la médecine dite conventionnelle. Et surtout, elles répondent à un besoin clairement exprimé de la population: 87% des Suisses souhaitent qu’elles restent remboursées par l’assurance de base. C’est ce qu’ont martelé hier à Berne les représentants de l’Union des sociétés suisses de médecine complémentaire (USSMC). Sans lever entièrement le voile sur l’essentiel: le programme d’évaluation (PEK) mené sur ces médecines sous la direction de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP).
Depuis 1999, l’homéopathie, la médecine anthroposophique, la phytothérapie, la thérapie neurale et la médecine chinoise sont remboursées à titre provisoire par l’assurance de base. Pascal Couchepin doit décider de leur sort définitif d’ici à fin juin. Le PEK doit l’y aider. Cinq médecins membres de l’USSMC y ont participé. Bons dans un premier temps, leurs rapports avec l’OFSP se sont dégradés à l’approche de la date fatidique.
Conformément à l’usage, les résultats du PEK sont considérés comme confidentiels jusqu’à leur publication officielle. Qui ne doit intervenir qu’une fois la décision prise, ce que l’USSMC considère comme très peu démocratique. Hier, les cinq experts ont tenu une conférence de presse où l’on annonçait de «premiers résultats indicatifs». Ils se sont toutefois défendus de dévoiler des détails précis.
Le PEK a comporté deux volets. Une revue de la littérature scientifique disponible sur les différentes approches. Et une étude empirique sur les patients d’une série de médecins pratiquant soit la seule médecine conventionnelle, soit des médecines complémentaires. Cette dernière a notamment permis de dresser un portrait des adeptes des médecines complémentaires. En comparaison avec les patients d’un médecin généraliste «traditionnel», il s’agit plus souvent d’enfants ou de femmes. En outre, il y a parmi eux une proportion importante de personnes souffrant de maladies chroniques.
Ils sont aussi plus motivés. «Plus responsables», dit le Dr Albonico, spécialisé en médecine anthroposophique. «Ils considèrent la médecine traditionnelle comme peu appropriée, soit en raison de précédentes expériences ou de leur vision du monde», souligne Peter Mattman, médecin homéopathe. Déçus par l’impuissance de la médecine à les soulager d’une maladie chronique, incommodés par les effets secondaires de traitements au long cours, ils montrent un niveau de satisfaction plus élevé face aux médecines complémentaires.
Ces dernières ont-elles pour autant une efficacité démontrable? Elles ne sont pas égales face à cette question. La phytothérapie, assure le Dr Roger Eltbogen, a fait l’objet de plusieurs études randomisées qui ont démontré son efficacité. L’homéopathie, estime Peter Mattman, ne peut pas être correctement évaluée en l’opposant à un placebo. Reste le sentiment des patients d’accéder ainsi à plus de bien-être.
A quel prix? Un patient traité avec des médecines complémentaires coûte autant qu’un autre. En revanche, les médecins adeptes de ces thérapies passent plus de temps avec chaque patient et encaissent donc moins d’honoraires. Mais c’est surtout sur les bénéfices liés à la satisfaction des patients que tablent les tenants des thérapies alternatives. Privés de ces thérapies, ces derniers réclameraient plus de moyens diagnostiques et de traitements chers, assurent-ils. D’ailleurs, demande Peter Mattman, au nom de quoi les priverait-on, alors qu’ils cotisent à l’assurance obligatoire, de thérapies qui leur font du bien pour les contraindre à utiliser des traitements qu’ils estiment inadaptés à leur cas?
Bref, à en croire l’USSMC, les résultats du PEK lui sont largement favorables. Si favorables qu’on peut soupçonner l’OFSP de vouloir les cacher. Au public, mais aussi à la commission des prestations chargée de donner un préavis sur leur remboursement. Cette dernière, accusent-ils, ne recevra pas le rapport final du PEK. A l’origine, il était d’ailleurs prévu de publier les principaux résultats avant la décision sur le remboursement.
Ces deux points sont contestés par Daniel Dauwalder, porte-parole de l’OFSP. «Nous suivons la procédure normale. Nous avons envisagé de prolonger le remboursement de quelques mois, ce qui aurait permis une publication de résultats partiels dans une revue scientifique. Mais ce n’était qu’une éventualité. La commission des prestations aura accès au rapport final. En outre, toutes les données seront accessibles une fois la procédure terminée.» Cette dernière peut déboucher sur une admission définitive des cinq thérapies en cause au remboursement, sur une exclusion généralisée ou encore, c’est sans doute plus probable, à des décisions nuancées de cas en cas. Le débat, en tout cas, est loin d’être clos.
Cinq thérapies sur le ballant
La médecine anthroposophique (150 médecins) se définit comme une approche globale alliant la médecine conventionnelle à d’autres techniques. Ces dernières – surveillance des rythmes sommeil-veille, relaxation, expression corporelle et préparations homéopathiques entre autres – visent à mobiliser les énergies de l’individu.
L’homéopathie (269 médecins) postule que les principes susceptibles de causer la maladie peuvent stimuler la capacité des patients de s’autoguérir, un effet d’autant plus grand que le principe actif est dilué. Elle offre de nombreuses préparations élaborées à partir de quantités infinitésimales de substances actives, de sucre, d’eau et d’alcool.
La thérapie neurale (106 médecins) emploie des injections localisées d’anesthésiques dans le but d’interrompre momentanément un circuit nerveux. Particulièrement utilisée (y compris en médecine conventionnelle) pour le traitement de la douleur, cette pratique peut selon ses adeptes avoir des applications plus larges et plus complexes.
La phytothérapie (250 médecins) utilise des préparations à base de plantes dans le but d’exploiter le spectre pharmacologique large qu’elles présentent par rapport aux médicaments fabriqués par extraction d’un principe actif.
La médecine chinoise (300 à 400 médecins) utilise notamment des médicaments à base de plantes et l’acupuncture. Cette dernière discipline, admise au remboursement par l’assurance de base avant 1999, n’est pas comprise dans l’étude.
Sylvie Arsever

