Le marché de la santé se sent mal

Mercredi 27 avril 2005
Je suis PDG d’une fabrique de produits pharmaceutiques cotée en Bourse et j’ai à trancher entre deux projets d’investissements proposés par les meilleurs cerveaux de mes laboratoires: l’un vise à abaisser l’hypertension masculine, l’autre, plus pointu, cherche à guérir une forme rare mais vicieuse de tuberculose chez l’enfant. Le premier est assuré d’un vaste marché solvable, mes cours monteront, ma réputation aussi, c’est logique. Le deuxième est moins rentable car la maladie qu’il peut contribuer à éradiquer se trouve dans des zones pauvres. Je peux néanmoins utiliser un tel produit pour l’image de ma société que je souhaite voir associée à une médecine humaine, socialement utile et éthiquement irréprochable.
Pendant que j’hésite, j’apprends par une fuite dans la presse qu’une société concurrente prépare un antidépresseur sans effets secondaires (prétend-elle). Ses cours grimpent brusquement. Je suis obligée d’opter pour le marché de l’hypertension. Mon conseil d’administration me soutient, mes chercheurs aussi car je les associe aux bénéfices. Le groupe qui travaille sur la tuberculose se sent bafoué, certains démissionnent, je le regrette mais le marché n’a pas d’états d’âme.
Je suis encore PDG de ma société dix ans plus tard. Mes résultats ont tenu la route, mes produits, centrés sur la prévention – et remboursables – sont appréciés par le corps médical et les patients. On me reconnaît dans la rue car je suis très médiatique. Je ne fume plus, je m’astreins à de la gymnastique, je corrige mes carences en vitamines par des suppléments produits chez nous. J’aurais presque une vie heureuse si un doute ne commençait pas à me tarauder.
Vous connaissez ma confiance dans le marché. Or le marché a ces temps-ci de curieuses réactions. Il y a d’abord eu cette chute inexpliquée des ventes de notre anti-cholestérol. Puis un article dans un journal suisse romand critiquant la médicalisation à outrance de la vie dans les sociétés riches. Puis un autre, encore plus radical, dans le British Medical Journal, notre bible, qui nous accuse carrément de manipuler la peur de la maladie chez les bien-portants pour leur fourguer nos médicaments. C’est dur à entendre! Une certaine Iona Heath affirme en résumé que plus les gens ont de moyens de se soigner, plus ils ressentent le risque d’être malades; qu’il est devenu plus rentable de vendre de l’intervention sanitaire à la majorité saine des populations qu’à leur minorité malade; et qu’il faudrait par conséquent corriger cette dérive en prélevant une taxe sur les médicaments vendus aux riches pour financer les médicaments nécessaires aux pauvres.
Le marché en a marre de nous, cette taxe, c’est une punition. Comment vais-je expliquer cela à mon conseil d’administration? Et comment trouver vite un remède contre la tuberculose tropicale, vu que j’ai fermé le laboratoire? Je me fais du souci. L’autre jour, un journaliste «d’investigation» m’a interrogée assez méchamment sur mes biens personnels. Le marché de ses lecteurs a le droit de savoir, m’a-t-il dit. Lui-même, depuis que son canard a été sauvé de la faillite, a cessé le Prozac. Je lui ai trouvé bonne mine.

