Marburg, le virus tueur recule enfin

Vendredi 29 avril 2005
Une fièvre hémorragique rare a déjà tué 253 fois en Angola. Après des actions d’urgence, les médecins commencent à prendre le dessus. Il a d’abord fallu gagner la confiance des habitants
Ils ont peur. Peur de la mort. De ce virus sournois qui rôde dans les rues de leur ville. Et que traquent ces hommes entièrement vêtus de blanc. Ils craignent que ces médecins viennent bientôt frapper à leur porte.
La scène se répète tous les jours dans la province d’Uige, au nord de l’Angola. Les docteurs des organisations humanitaires cherchent à entrer en contact avec la population locale pour détecter la maladie. Et prévenir la contagion. Une étrange maladie, qui tue. C’est un véritable cauchemar qui porte un nom dévastateur: virus de la fièvre de Marburg.
Apparenté à celui d’Ebola, ce virus est responsable de fièvres hémorragiques. Pour l’instant, impossible de dire quand ni comment il est apparu en Angola, et pourquoi précisément dans la ville d’Uige, 200 000 habitants. Le premier cas aurait été détecté sur un enfant en octobre 2004. L’identification de la maladie, difficile tant les symptômes ressemblent à ceux d’autres affections, a pris du temps. La confirmation n’est tombée que le 22 mars dernier. L’aide internationale s’est immédiatement mobilisée sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
L’épidémie a déjà causé 242 décès, sur les 262 cas rapportés dans la seule province d’Uige; le reste du pays est largement moins touché, avec onze décès. Après les enfants, les adultes représentent maintenant 70 à 80% des malades. 526 personnes sont sous surveillance médicale. Après avoir paré au plus pressé, les médecins indiquent qu’ils se trouvent à un moment critique dans la lutte contre l’épidémie. Explications avec le docteur français Pierre Formenty, l’un des deux responsables, sur place, des équipes de l’OMS.
Le Temps: Quelle était la situation à l’arrivée des premières équipes?
Pierre Formenty: Devant l’urgence de la situation, il a d’abord fallu vider la morgue. Les enterrements, organisés avec les militaires, occupaient toutes nos équipes. Elles n’ont pas eu le temps de bien évaluer leurs interventions, ni la logistique. Ces enterrements ont eu lieu de façon expéditive, ce qui a suscité la colère des familles. Les intervenants occidentaux arrivés sur place revêtaient à l’hôpital leur tenue blanche d’«astronaute» – on ne voyait que leurs yeux – et circulaient en ville à la recherche des personnes décédées du virus. Ils les mettaient rapidement dans des sacs mortuaires, puis dans des cercueils, et filaient vers le cimetière, où les proches, apeurés, n’étaient pas admis. C’est une façon certes très hygiénique de réagir, mais elle est impersonnelle et inhumaine, voire révoltante pour les familles. Les voitures de nos équipes se voyaient bombardées par des pluies de cailloux.
– En quoi la bataille contre le virus vit-elle des moments cruciaux?
– Grâce aux conseils d’anthropologues médicaux, nos équipes ont modifié leur comportement face aux personnes malades ou décédées. Nous avons appris à être plus amicaux et compatissants avec les familles. Il nous a fallu une quinzaine de jours pour regagner la confiance de la population, par exemple en organisant des funérailles sécurisées d’un point de vue sanitaire, mais aussi empreintes de dignité. Les familles sont présentes quand le défunt est déposé dans le cercueil. Ces cérémonies durent maintenant deux heures, contre cinq minutes auparavant. Cela nous prend beaucoup de temps et de personnel, mais ces efforts rétablissent la confiance avec ces communautés à la mentalité rurale, qui attachent une grande importance aux funérailles.
– Cela se traduit-il aussi par une hausse des annonces, auprès de vous, des cas de malades suspects?
– Oui. Avant, on nous signalait surtout des décès. Depuis une semaine, de plus en plus de cas de malades nous sont rapportés au «service de la fièvre», où un tri est fait entre les personnes atteintes du virus de Marburg et celles touchées par une autre affection. Désormais, nous proposons aux premières de venir au centre d’isolement. Aujourd’hui par exemple (ndlr: mercredi), deux personnes y ont été admises. Mais cette mesure n’est pas obligatoire. Aux familles qui refusent, de peur de laisser leurs proches mourir seuls, nous fournissons du matériel de protection (gants, eau de javel, etc.) en expliquant comment limiter les risques de contamination à domicile.
Ce centre d’isolement a aussi été humanisé. Par le passé, les palissades de plastique qui entouraient ce type d’endroit étaient si hautes que les gens ne voyaient pas ce qui s’y déroulait. Apeurés, ils pensaient que les docteurs étaient en train d’assassiner leurs proches malades. Car pour ces populations, la symbolique est forte: tout ce qui se trouve sous plastique est inerte. Entourer un bâtiment de bâches plastifiées signifie que ce qui en sort est forcément mort. Cette vision des choses, nous l’avions déjà repérée ailleurs en Afrique. Désormais, de simples piquets ou des barrières pas plus hautes que 1,5 m sont utilisés. Les familles peuvent discuter à distance avec les malades, et voir le travail des soignants. Nous organisons même des visites. Ce contact visuel direct est très important dans la société africaine.
– Mais pourquoi cette humanisation des soins n’a-t-elle pas été appliquée dès le début?
– Cette manière d’agir n’est pas nouvelle pour nous. Nous l’avions déjà appliquée lors de précédentes épidémies, comme celle d’Ebola. Dans ce nouveau cas, les premières équipes, peu nombreuses, ont travaillé dans l’urgence. Et la «machine» s’est emballée. Maintenant, on a rectifié le tir, il faut continuer ce travail de fourmis, redoubler d’efforts pour sensibiliser la population. Car c’est seulement avec la collaboration des communautés locales que nous parviendrons à juguler l’épidémie.
– Il y a dix jours, 28 inspecteurs de la santé publique angolaise se sont joints à vous. C’est encourageant?
– Oui. Cela montre aux gens que ce ne sont pas uniquement des étrangers occidentaux qui viennent les sauver. Nous avons d’ailleurs avec nous des Sud-Africains ou des Congolais qui ont été formés par des équipes de l’OMS lors des précédentes épidémies.
– Pourquoi les autorités locales n’ont-elles pas franchi ce pas plus vite?
– Je ne désire pas évoquer cette question politique. Nous sommes très contents que les Angolais nous aident, car ils amènent aussi une lecture différente des événements.
– Vous êtes donc optimiste?
– Il vaut toujours mieux. Le nombre de nouveaux cas par semaine est à la baisse. Il y a encore des quartiers difficiles d’accès pour la surveillance. Et tant qu’il restera un seul cas, nous serons en alerte. Si nous poursuivons nos efforts, nous allons aboutir. Nous venons de commencer une campagne de sensibilisation sur les injections à domicile ou dans les centres médicaux privés, car les mêmes seringues sont utilisées plusieurs fois. Et cela peut-être sur des patients atteints de la fièvre de Marburg. Dans ce pays qui sort d’une longue période de disette liée à la guerre civile, les réflexes sont encore de tout garder, en prévision de lendemains encore pires. Le risque de contamination est alors énorme. Nous appelons tous les centres à nous rendre les seringues usagées, et à n’utiliser que d’autres voies de médication. En échange, nous leur promettons de remplacer le matériel usagé, même à double, dès la fin de l’épidémie. Si nous parvenons à changer les comportements, l’épidémie peut s’arrêter en quelques jours. Car les autres messages diffusés jusque-là sont bien passés: les gens arrêtent de toucher les malades, de les enterrer eux-mêmes. Craignant la maladie, ils nous savent même gré d’assurer les funérailles de personnes qui ne sont pas décédées de la fièvre de Marburg.
– Quand pourrez-vous annoncer que l’épidémie sera définitivement contenue?
– Après le dernier cas observé, nous poursuivrons la surveillance intensive durant 42 jours. Si aucun nouveau cas n’est détecté, la fin de l’épidémie sera déclarée.
Comme des «fantômes» vidés de tout leur sang
Olivier Dessibourg
D’abord un mal de tête aigu, des douleurs musculaires. Puis une forte fièvre suivie d’un rapide affaiblissement. Enfin une diarrhée sévère, des crampes abdominales et des vomissements. Les symptômes de la fièvre hémorragique de Marburg n’ont rien de caractéristiques. A première vue, ils se distinguent peu de ceux de la malaria par exemple. C’est la raison pour laquelle cette maladie reste difficile à diagnostiquer. Surtout que nombre d’inconnues persistent autour du virus responsable.
Ce virus, qui ressemble fortement à celui d’Ebola, a été découvert en 1967 dans des laboratoires allemands, à Marburg, où étaient menées des recherches sur des singes verts d’Ouganda. Mais depuis, les scientifiques n’ont pas été en mesure d’identifier son «réservoir», c’est-à-dire l’organisme vivant qui le tolère en son sein sans y succomber. De plus, comme pour l’Ebola, il n’y aucun traitement ni vaccin; l’issue est fatale dans 90% des cas (contre 40% pour l’Ebola).
Les recherches ne sont toutefois pas restées vaines. Ainsi, au microscope, les particules virales ressemblent à des filaments, d’où le nom de filoviridés pour cette famille de virus. Selon l’OMS, ils font partie des agents pathogènes les plus virulents. Le virus se transmet par contacts rapprochés, à travers les liquides corporels (salive, sang, urine, transpiration), mais non par le biais d’aérosols. Il s’immisce dans les cellules corporelles après avoir incubé durant trois à neuf jours. Cette invasion, notamment dans les organes vitaux, provoque des hémorragies internes sévères. L’observation de sang frais dans les vomissures ou les selles s’accompagne souvent de saignements de nez ou des organes génitaux. Comme le décrit l’OMS, le patient a alors l’aspect d’un «fantôme», vidé de son sang, avec des yeux enfoncés. Dans les cas mortels, le décès du sujet, précédé d’un choc cardio-respiratoire, intervient entre huit et neuf jours après l’apparition des symptômes.
Quatre émergences du virus chez l’homme ont été répertoriées depuis 1967, la flambée la plus récente ayant fait 128 morts en République démocratique du Congo entre 1998 et 2000.
Pourquoi «Marburg»?
L’Organisation mondiale de la santé a livré jeudi un nouveau bilan de l’épidémie qui touche le nord de l’Angola: 253 morts.
Etienne DubuisLa fièvre de Marburg, qui sévit actuellement dans le nord de l’Angola, doit son nom à l’une des trois localités où elle s’est manifestée, en 1967, pour la première fois – les deux autres villes étant Francfort, en Allemagne également, et Belgrade, en Yougoslavie. Ces cas initiaux ont touché des personnes qui travaillaient en laboratoire sur des singes verts importés d’Ouganda. Ils comprenaient 25 infections primaires (personnes directement en contact avec les primates), dont 7 se sont avérées mortelles, et 6 infections secondaires (personnes entrées en contact avec des malades), des médecins, une infirmière, un employé de pompes funèbres et la femme d’un vétérinaire.

