L’infertilité, naissance d’un fléau

Jeudi 23 juin 2005
FECONDITE. De plus en plus de couples peinent à procréer, constatent les spécialistes de la procréation assistée. Et on atteint les limites des réponses médicales au problème.
Dans dix ans, un couple sur trois en Europe aura mal à sa fertilité et ne pourra concevoir sans l’aide d’un traitement: le professeur britannique Bill Ledger, qui dirige une clinique de reproduction assistée à Sheffield, a fait sensation en lançant cette prédiction, lundi, à Copenhague, au grand rendez-vous annuel des spécialistes de la fertilité. Son confrère le professeur lausannois Marc Germond y était aussi. Il juge la prévision «alarmiste»: un couple sur trois, cela représente plus du double du taux d’hypofertilité actuel (un sur sept).
Mais la tendance est bel et bien là, ajoute-t-il aussitôt, et elle est «très inquiétante». La tendance, c’est que la nature et les proportions du problème de l’infertilité aujourd’hui sont telles qu’on ne peut plus appréhender la chose sous un angle uniquement médical, ni même éthico-psychologique à l’échelle du couple seul: «Nous sommes face à un débat de société, et cette prise de conscience est l’événement dominant de ce congrès», commente le directeur du Centre de procréation médicalement assistée à Lausanne. Il fait notamment allusion à une cause majeure d’hypofertilité aujourd’hui: l’âge de plus en plus tardif auquel les femmes envisagent la procréation. «Multiplier les réponses médicales à ce problème n’a aucun sens, c’est en amont qu’il faut agir et c’est aux politiques de le faire. Il faut créer les conditions pour que les couples puissent faire des enfants plus jeunes. Mieux vaut construire des crèches que rembourser systématiquement la fécondation in vitro!» Venant du pionnier de la procréation assistée en Suisse, le propos n’est pas anodin.
Lorsque l’on passe en revue les autres raisons de l’infertilité croissante, on s’aperçoit que la part sociétale du problème est tout aussi importante. Bill Ledger a résumé ces causes lors d’une conférence de presse en marge de ce 21e congrès de la Société européenne pour la reproduction humaine et l’embryologie (ESHRE). Il y a d’abord l’augmentation des maladies sexuellement transmissibles (MST), et notamment des infections bactériennes comme la chlamydia qui, non traitées, peuvent compromettre la fécondité. Les cas de chlamydia – une infection qui compte parmi les MST les plus courantes et les plus graves – chez les jeunes femmes ont doublé en Grande-Bretagne ces dernières années, a expliqué Bill Ledger. Il y a également l’obésité, en augmentation elle aussi: chez les petites filles, elle peut générer plus tard des problèmes d’ovulation. Chez l’homme aussi, elle peut influencer la fécondité.
Ce qui nous amène à la cause suivante: la stérilité masculine, qui augmente également. Une partie de cette recrudescence est surtout une affaire de mode d’observation et s’explique par le fait qu’on a longtemps sous-estimé la part de l’homme dans les difficultés procréatives des couples, précise Marc Germond: «Aujourd’hui, on découvre que le partenaire masculin est souvent impliqué non seulement dans l’hypofertilité, mais aussi dans les fausses couches et la trisomie.» Marge d’erreur mise à part, il y a bel et bien une augmentation de la stérilité masculine: elle est liée notamment à la recrudescence du cancer des testicules et des malformations urogénitales et cette fois, les causes sont probablement «environnementales». Il reste bien des choses à éclaircir sur le sujet et des recherches sont en cours, auxquelles Marc Germond participe.
Mais pour le professeur lausannois, le problème «le plus préoccupant» reste l’âge toujours plus tardif auquel les femmes deviennent mères. Nous nous sommes tellement habitués à l’idée de repousser les effets du temps qui passe que nous avons tendance à oublier les faits: «A 35 ans, un ovocyte est vieux. Et si la médecine peut aider le corps à rester jeune plus longtemps, elle ne peut rien faire pour rajeunir les ovocytes.» Or, 35 ans, c’est l’âge auquel beaucoup de femmes trouvent naturel d’envisager une première grossesse. Les patientes de Marc Germond en ont en moyenne 36.
Le professeur lausannois résume l’évolution du profil de ces patientes au fil des ans: «Lorsque nous avons commencé, en 1978, nous avions affaire à des jeunes femmes souffrant de problèmes de trompes. Ensuite, l’attention s’est déplacée sur les hommes, impliqués dans un cas sur deux. La médecine a trouvé une solution – l’ICSI (injection intracytoplasmique de spermatozoïdes) – pour pallier la faiblesse des spermatozoïdes. Aujourd’hui, la préoccupation est à nouveau dans le camp des femmes, car leur problème est souvent dû à l’âge de l’ovocyte.» Que peut faire la médecine? Techniquement, elle a une solution à proposer: le don d’ovocyte. Mais c’est le fait même de chercher une réponse médicale à ce problème-là qui relève du «délire», avertit le spécialiste: «Choisir délibérément cette solution, c’est donner plus d’importance au fait de retarder la maternité qu’à la transmission de son patrimoine génétique. Et là, je dis: stop, je ne joue plus. Tout cela n’a plus aucun sens.»
Déjà, le nombre croissant de couples infertiles suscite un tourisme procréatif également évoqué au congrès de Copenhague: les traitements sont chers et des milliers de couples en quête d’une solution meilleur marché sillonnent l’Europe, quand ils ne vont pas en Afrique du Sud ou à la Barbade, a raconté Bill Ledger.
Sans parler d’une autre question d’avenir, celle du remboursement de la procréation assistée. Marc Germond y est favorable seulement dans le cadre de limites strictes. «Le remboursement systématique est une aberration sociale. On ne peut pas continuer à courir après un train qui est déjà parti. Il faut essayer de ralentir le train, en donnant aux femmes l’envie de faire des enfants plus tôt, sans les brimer.»

