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Utilisée depuis trente ans en Colombie, la méthode kangourou

La Liberté
Jeudi 21 juillet 2005

SANTE · La pédiatre Nathalie Charpak milite pour une méthode qui consiste à coller les prématurés au ventre de leurs mères. Une alternative aux incubateurs qui a fait ses preuves.

En Colombie, depuis presque 30 ans, certains enfants prématurés en bonne santé finissent leur gestation collés au ventre de leur maman, 24 h sur 24, serrés par une écharpe. Les incubateurs et les tuyaux sont uniquement réservés aux plus mal en point. Nathalie Charpak, pédiatre française installée à Bogotá, milite pour le développement de cette «méthode kangourou» à travers le monde. Et vient de publier Bébés kangourous – Materner autrement, un outil pour les mères qui souhaiteraient, elles aussi, couver plus longtemps leur petit.

Comment cette méthode dite kangourou est-elle née?

Nathalie Charpak: Elle a été créée en 1978 par Edgar Rey, directeur du département des nouveau-nés de l’institut Materno infantil de Bogotá, où l’on comptait 30 000 accouchements par an. Plusieurs prématurés devaient se partager un seul incubateur parce qu’il en manquait. Il y avait donc des infections croisées, un taux de mortalité élevé et beaucoup d’abandons. Or ce pédiatre avait étudié la physiologie des kangourous et il était persuadé que mettre l’enfant sur la peau de la mère améliorerait le bilan de son unité. La méthode était une alternative à un manque de moyens.

En quoi, justement, cette méthode est-elle une solution pour les enfants nés avant terme?

Le «peau à peau» permet surtout de réguler la température de l’enfant. Lui ne peut pas le faire tout seul. Il est collé au ventre de sa mère, de son père ou d’un autre adulte, avec une bande de Lycra. Sa position est très importante: il doit pouvoir respirer. On a d’ailleurs démontré que son niveau d’oxygène est ainsi meilleur. Il fait moins d’apnée qu’un bébé en incubateur. Ses phases de sommeil sont également plus longues, certainement parce qu’il n’est pas dérangé par la lumière ou le bruit de l’incubateur. Parce qu’il est dans une ambiance rassurante. Enfin, l’enfant grossit mieux. Et dans ce cas, il reste moins longtemps à l’hôpital. En Colombie, un pays où ils y sont déjà habitués, on les renvoie chez eux même quand le bébé ne pèse que 1300 ou 1400 grammes!

N’est-ce pas risqué?

Non, les mères se rendent à l’hôpital tous les jours. Puis quand l’enfant prend 15 grammes par jour, comme à l’intérieur du ventre, on ne le voit plus qu’une fois par semaine.

Tous les prématurés ne peuvent pas être portés en kangourou. Quelles conditions médicales doivent-ils remplir?

L’état de l’enfant doit être stable. Au départ, son hospitalisation est nécessaire, mais la méthode réduit le temps de séparation entre la mère et l’enfant.

A ce propos, quels sont les avantages pour la mère?

Elle participe à 100% aux soins de son enfant. Elle ne se sent plus inutile, elle ne culpabilise plus de le voir sous incubateur, relié à des tubes. De plus, la méthode kangourou ouvre un canal de communication: les mères deviennent plus sensibles aux besoins de leur bébé. Il faut aussi parler du père: une fois qu’on lui a mis le bébé sur le ventre, il est fier de le voir grossir grâce à sa chaleur.

La méthode aurait-elle des bienfaits sur les enfants à plus long terme?

Une étude canadienne a prouvé que la méthode ouvrait comme je l’ai dit un canal de communication. L’enfant répond plus aux signes de la mère. Un an après le terme, le développement psychomoteur de ceux qui étaient fragiles est meilleur dans le groupe des kangourous. Ma théorie est que les parents perçoivent mieux les nécessités du bébé. Même chez les parents très pauvres, on trouve souvent des jouets plus adaptés à l’âge de l’enfant. Mon collègue a une autre théorie: le cerveau du prématuré grossit dans une ambiance sécurisante, comme dans l’utérus, et non dans l’univers stressant de l’incubateur. Et on a observé qu’un an après le terme, le cerveau des bébés kangourous était plus gros que celui des autres prématurés!

Pourquoi militez-vous pour le développement de cette méthode?

Dix-huit millions de prématurés naissent chaque année: 30% meurent dans la première année et parmi eux, 30% dans le premier mois. Or, ces enfants ont le droit de vivre. La «méthode kangourou» devrait être recommandée pour tous les enfants, même ceux qui naissent à terme. Cela résoudrait certains problèmes de communication dans les familles. On a de plus aujourd’hui démontré la sécurité de la méthode.

Alors pourquoi n’est-elle pas plus répandue?

Il y a des résistances parce qu’elle a plusieurs défauts: elle vient d’un pays pauvre et ce n’est pas une nouvelle technologie, auquel cas le corps mé-dical l’accepterait mieux. De plus, vous faites entrer les parents dans les unités, vous leur donnez un rôle. Selon les médecins, vous augmentez donc le risque d’infections. Ce sont en fait des problèmes culturels, des prétextes, car aujourd’hui, il n’y a plus de résistances scientifiques. Pour introduire la méthode, nous avons ainsi pensé qu’il fallait faire des recherches, publier des articles dans les revues scientifiques, mais aussi informer les parents. Pour qu’eux aussi demandent de porter leurs bébés.

Quels sont les pays européens qui ont déjà adopté la méthode?

En Suède, c’est presque devenu une routine. Ils doivent encore simplement rédiger des règles. La Norvège, le Danemark, la Grande-Bretagne la pratiquent également. En France, il y a encore des résistances même s’il y a des unités de quelques maternités qui s’y sont mises. En Suisse, je n’en connais pas.

Nathalie Charpak, Bébés kangourous – Materner autrement, Ed. Odile Jacob, 190 pp.

Cécile MARGAIN