Le « secret » du succès

Jeudi 28 juillet 2005
GUÉRISSEURS La TSR rediffuse ces jours un Temps présent qui leur est consacré. Un record d’audience assuré vu l’engouement populaire qu’ils suscitent.
Les médias s’emparent régulièrement du sujet des guérisseurs, ces personnes qui auraient le don de soigner à distance. Ce soir, la TSR rediffuse justement un reportage dans lequel apparaît Reynald Jaccard, coupe-feu et boulanger à Sainte-Croix. Décryptage d’un phénomène.
Ils fascinent ou laissent sceptique. Pourtant, qu’on les appelle coupe-feu, leveurs de mots, barreurs ou faiseurs de secret, les personnes qui ont le don de soigner brûlures, verrues ou hémorragies ne laissent personne indifférent. Du milieu hospitalier qui n’hésite pas à faire appel à leurs services à la population pour qui, depuis la nuit des temps, les guérisseurs sont une alternative à la médecine classique.
Le sujet s’avère, d’ailleurs, très médiatique. Dossiers dans les journaux, documentaires à la télévision, la thérapie par le secret bénéficie d’une aura mystérieuse qui en fait un sujet vendeur. Exemple éloquent, la TSR a diffusé, en septembre dernier, un reportage sur les guérisseurs qui a remporté un énorme succès. Les 51, 9 % de parts de marché engrangés ont surpris l’équipe de Temps présent ellemême.
Un don de soi
« On ne s’y attendait pas du tout ! Cette émission a obtenu l’une des meilleures audiences de l’année 2004, et le courrier des téléspectateurs a été très abondant », explique Vincent Derouand, attaché de presse pour les magazines d’information de la TV romande. Un résultat qui a encouragé la reprogrammation de l’enquête de Bettina Hoffmann et de Myriam Gazut-Goudal ce soir, vendredi et lundi prochain.
Le boulanger saint-crix, Reynald Jaccard, interviewé dans le film parce qu’il soulage avec ses formules secrètes les brûlures et l’eczéma, s’attend, dans les jours qui viennent, à recevoir à nouveau un grand nombre de coups de téléphone. « Lors de la première diffusion, l’émission n’était pas terminée que l’on m’appelait déjà. » Et sa femme Sylvie avoue que face à l’affluence d’appels — « de 5 heures du matin à 10 heures du soir » — ils ont presque hésité à changer de numéro.
« C’est vrai que certains jours, c’est plus pénible que d’autres, mais c’est mon rôle de rendre service, explique le barreur qui a reçu le secret de son père. Depuis gamin, j’ai l’habitude. » Toute la famille vit donc au rythme des demandes de soins. Et ses enfants savent déjà qu’un jour leur incombera, à leur tour, le rôle de devenir des « intermédiaires qui soulagent les autres ».
Plus on en parle, plus c’est efficace
Jérôme Debons, anthropologue assistant à l’Université de Lausanne et auteur d’un mémoire sur la tradition du « secret », ne s’étonne pas de l’intérêt porté par les médias et la population aux guérisseurs (lire cicontre): « Ce sujet fait bon ménage avec l’esprit du temps, où une large partie de la population recherche d’autres alternatives possibles à ses problèmes de santé que le traditionnel recours à la médecine orthodoxe. »
De plus, pour Jérôme Debons, le fait que les médias parlent des guérisseurs participe entièrement à maintenir vivante la tradition: « Le paradoxe, c’est que la formule en elle-même est peu de chose, une simple prière adressée à un saint. C’est la manière dont elle est léguée dans le respect d’un rituel secret et l’aura particulière du praticien, amplifiée par le bouche à oreille que les médias relaient, qui contribuent à donner une préadhésion positive des futurs patients et permettent aux faiseurs de « secret » de soulager les maux. »
Dans tous les cas, pour Reynald Jaccard et la majorité des guérisseurs qui pratiquent ses soins populaires à travers toute la Romandie, qu’on parle d’eux n’est pas leur principale préoccupation. Parce que leur don reste un mystère et que rompre le secret risque justement de le tarir !
» Mon docteur a le « secret », Temps présent, ce soir à 20 h 05 (TSR 1), vendredi
29 juillet à 2 h (TSR 1).
JEAN-PAUL GUINNARD Avec ses formules secrètes, Reynald Jaccard soulage les brûlures et l’eczéma. Avec la rediffusion du Temps présent sur les guérisseurs, le téléphone du boulanger saint-crix risque d’être pris d’assaut.
I N T E R V I E W E X P R E S S
« L’efficacité naît de la confiance réciproque »
J É R Ô M E D E B O N S Assistant à l’Institut d’anthropologie et de sociologie à l’UNIL. Auteur d’un mémoire sur la tradition du « secret ».
— Assiste-t-on, aujourd’hui, à un regain d’intérêt pour les soins populaires tels que les pratiquent les détenteurs du « secret »?
— Je ne le pense pas. La pratique du « secret » est une tradition profondément ancrée en Europe qui ne s’est jamais éteinte et dont l’usage a toujours été stable. Il faut la différencier d’autres médecines parallèles qui ont émergé surtout depuis les années soixante. En fait, nous assistons à un essor de nouvelles thérapies, utilisées comme un nouvel art de vivre qui découle, par exemple, d’une revalorisation de la nature et la place de l’homme par rapport à celle-ci. Les faiseurs de « secret » bénéficient surtout, dans les médias, de cet engouement populaire pour tout ce qui est mystérieux, ésotérique et pour l’exotisme de certaines pratiques, comme le yoga, la médecine chinoise et le new age.
— Pourquoi les gens se tournent-ils vers les soins populaires ou les médecines parallèles ?
— La médecine scientifique, essentiellement basée sur la connaissance du corps et de ses mécanismes, constitue depuis le XIXe siècle la réponse principale que la société occidentale a mise en place pour résoudre les problèmes de santé. Mais cette conception tend à scinder l’homme en deux parties distinctes: un corps, vu à travers une approche biomédicale, et un esprit. Cela évacue ainsi de la maladie toute sa composante symbolique, sociale, affective. Et la maladie est rarement mise en relation avec la particularité du patient. Solliciter à la fois le médecin et le guérisseur est une manière pour la population de se réapproprier le corps que la médecine classique désincarne. Au-delà des causes biologiques et organiques, le patient veut attribuer un sens à son mal, comprendre, voire expliquer, ce qu’aucune théorie scientifique ne peut.
— Justement, comment dès lors valider de telles pratiques ?
— Ce n’est pas la question. Le mystère reste entier ! Cette pratique thérapeutique fait avant tout réfléchir sur le potentiel qui se cache en chaque être humain pour faire de lui l’acteur de sa propre guérison. Car ici … pas besoin de médicament: un simple coup de téléphone suffit ! Selon moi, ça questionne l’importance de la croyance et de la confiance dans la guérison: celles du malade en un thérapeute qui peut le sauver et celles du thérapeute en ses propres capacités. L’efficacité thérapeutique naît, selon moi, de cette confiance réciproque.
GÉRALD CORDONIER

