Santé: la dure vérité des lois économiques

Vendredi 28 octobre 2005
Les coûts de la santé inquiètent. Depuis une vingtaine d’années, la tendance est nette: ils grimpent en flèche. Le taux de croissance des coûts de la santé est deux à trois fois supérieur à celui de la richesse créée chaque année, le produit intérieur brut (PIB). Nous assistons clairement à un phénomène «d’explosion» des coûts et jusqu’ici la plupart des mesures visant à en limiter l’ampleur ont échoué.
Sans doute a-t-on oublié que ce «dérapage» économique est très ancien et a été masqué par le jeu des subventions cachées. Les assurés en mesurent aujourd’hui toute l’importance parce qu’ils assument directement deux tiers des coûts par le biais des primes. Dans le passé, les pouvoirs publics puisaient dans les caisses pour atténuer les déficits structurels des caisses maladie. Bref, ils finançaient par l’impôt mais l’envolée des coûts existait et s’est fait sentir dès la fin des années 1960 déjà.
Fait remarquable: l’augmentation des coûts de la santé touche sans exception tous les pays industrialisés et dans une proportion comparable. C’est vrai également dans un pays comme la France: si les prix des médicaments y sont moins chers qu’en Suisse, ce n’est pas dû au génie français mais au simple fait que l’Etat subventionne en direct le prix des médicaments vendus en pharmacie.
Une tendance ancienne
Globalement, le poids moyen des coûts de la santé est passé d’environ 4% du PIB au début des années 1970 à quelque 8% en moyenne dans les pays de l’OCDE. Si les Etats-Unis sont en tête du classement, suivis de la Suisse et de l’Allemagne (voir graphique), les courbes de température sont étrangement similaires. Ce qui fait dire aux économistes que les coûts de la santé obéissent à des logiques quasi universelles dans les pays riches et sont peu influencés par la régulation politique.
C’est l’une des conclusions majeures de deux économistes américains, Robert E. Hall et Charles I. Jones, des universités de Stanford et de Berkeley: «Le secteur de la santé échappe aux règles classiques qui voudraient que la consommation ralentisse avec l’augmentation du bien-être. La santé est considérée comme un bien supérieur pour lequel le phénomène de saturation n’existe quasiment pas, sauf à un âge très avancé.» Modélisé mathématiquement par ces deux économistes, ce constat aboutit à un chiffre final pour le moins douloureux: les coûts de la santé doubleront et dépasseront sans doute 30% du PIB américain d’ici à 2050! Appliquée à la Suisse, une telle projection montre que le poids du secteur de la santé serait nettement supérieur au coût des loyers d’une famille de cinq personnes (actuellement, un ménage consacre en moyenne 19,6% de son budget pour son loyer et 15% à la santé).
Dans leur modèle, les deux économistes ont tenu compte de l’allongement de la vie (entre 1,7 et 2 années par décennie), des progrès de la technologie, des gains de productivité et admis que la croissance économique était comparable à celle des dernières décennies. Ils ont poussé le raffinement en intégrant l’effet présumé des politiques de prévention et même évalué le coût marginal d’une vie sauvée par la médecine à des âges différents.
Bien évidemment, une telle simulation reste un exercice théorique. Mais elle apporte de nombreux enseignements. Le premier est que plus le bien-être matériel des personnes s’améliore, plus elles sont prêtes à dépenser des fortunes pour vivre plus longtemps et surtout mieux. Cette attitude ne baisse qu’à un âge très avancé, bien au-delà de 80 ans. Quant à la technologie, si elle explique en partie l’augmentation des coûts de la santé, les deux économistes soulignent que sa valeur doit toujours être mise en relation avec les bienfaits qu’elle apporte. L’allongement de la durée de vie joue un rôle important dans la progression des coûts mais il ne doit pas non plus être surestimé. Selon plusieurs études, son poids relatif ne représenterait que 15 à 25% de l’augmentation attendue des coûts de la santé.
Au-delà des chiffres, cette étude relativise beaucoup le débat actuel sur les primes de l’assurance maladie. S’il est indispensable de tout mettre en œuvre pour freiner la spirale des coûts, il faut toutefois s’attendre que la santé devienne le premier secteur de consommation d’un ménage. En clair, la santé est un luxe auquel personne ne voudra renoncer. Et en ce sens, toute mesure d’économies sera difficile, pour ne pas dire vaine sur le plan politique.

