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En vingt ans, la croisade anti-tabac s’est transformée en cr


Mercredi 14 décembre 2005

Depuis le 1er décembre, l’Organisation mondiale de la santé n’embauche plus de fumeurs. Ceux qui mentent encourront des mesures disciplinaires. Est-ce vraiment le rôle de l’OMS de faire la police dans ce domaine?

La décision de l’Organisation est surprenante pour tous ceux qui avaient cru comprendre que, comme la médecine et l’hôpital, la mission première de l’OMS était de lutter contre les maladies à l’échelle mondiale (variole, paludisme, tuberculose, sida, grippe aviaire) et de promouvoir la santé. Et voilà que l’OMS ne lutte plus seulement contre les maladies mais aussi contre les malades! Qu’elle ne se propose plus de promouvoir la santé mais de l’imposer dans les entreprises, la sienne «pour donner l’exemple»? Est-ce vraiment un bon exemple? Ou un grave dérapage?

Cette décision est difficile à comprendre pour les soignants et les travailleurs sociaux comme pour les associations de handicapés et de malades qui luttent depuis des années contre la discrimination à l’embauche, et, plus largement, pour les organisations luttant contre la stigmatisation, l’exclusion et le racisme. Depuis quelques années, ces professionnels et ces associations se battent pour modifier le diagnostic des handicapés et des malades – jusqu’ici basé sur ce qu’ils ne pouvaient pas ou plus faire (leurs incapacités) – en le fondant sur tout ce qu’ils peuvent faire malgré un handicap ou une maladie (leurs capacités). Elles revendiquent l’embauche sur la stricte prise en considération des compétences professionnelles individuelles. En Suisse, les discussions autour de la révision de la loi sur l’invalidité se sont orientées dans cette direction. Or l’OMS, avec cette décision, signifie clairement qu’il ne suffit plus d’avoir des capacités et des compétences pour être embauché. Elle indique que le travail ne doit plus être considéré comme moyen d’insertion ou de réinsertion sociale mais au contraire comme un instrument de punition ou de récompense sociale. Sa politique de prévention continue à s’appuyer sur une politique de la peur, qui va au-delà de celle de perdre sa santé et/ou de mourir «jeune» – avant l’âge moyen considéré comme «normal» -, ou encore de faire du mal à son entourage. Elle utilise le travail, c’est-à-dire le droit de vivre dignement, comme une arme de moralisation sociale.

Cette décision n’est pas recevable pour les enseignants et les chercheurs en sciences humaines qui, depuis plus de quarante ans, ont démontré et dénoncé les effets destructeurs et pervers de la stigmatisation des êtres humains considérés comme «anormaux» pour des raisons physiques (maladies génétiques ou non, accidents de naissance ou de la vie), mentales (handicapés mentaux) ou de comportements «asociaux» (hors normes).

Un des précurseurs, le sociologue américain Erving Goffman, distinguait dans les années 60 «en gros» trois types de stigmates. Les premiers étaient «les monstruosités du corps ou difformités diverses». Les seconds étaient les «tares du caractère qui, aux yeux d’autrui, prennent l’aspect d’un manque de volonté, de passions irrépressibles ou antinaturelles, de croyances égarées et rigides, de malhonnêteté et dont on infère l’existence chez un individu parce que l’on sait qu’il est ou a été, par exemple, mentalement dérangé, emprisonné, drogué, alcoolique, homosexuel, chômeur, suicidaire ou d’extrême gauche». Les troisièmes étaient «ces stigmates tribaux que sont la race, la nationalité et la religion, qui peuvent se transmettre de génération en génération et contaminer également tous les membres d’une même famille». Il ajoutait: «Il va de soi que, par définition, nous pensons qu’une personne ayant un stigmate n’est pas tout à fait humaine. Partant de ce postulat, nous pratiquons toutes sortes de discriminations, par lesquelles nous réduisons efficacement, même si c’est souvent inconsciemment, les chances de cette personne. Afin d’expliquer son infériorité et de justifier qu’elle représente un danger, nous bâtissons une théorie, une idéologie du stigmate, qui sert aussi parfois à rationaliser une animosité fondée sur d’autres différences, de classe par exemple.» Il suffit donc qu’un individu ait un défaut par rapport aux normes sociales ambiantes pour qu’il soit considéré comme un bon à rien, comme inutilisable socialement et infréquentable sans risquer d’être stigmatisé à son tour…

Ce que décrit Goffman avec un vocabulaire devenu politiquement incorrect est très exactement ce que fait l’OMS aujourd’hui: stigmatiser et discriminer une nouvelle catégorie d’individus, les fumeurs. En vingt ans, la croisade anti-tabac s’est transformée en croisade anti-fumeurs. D’où vient cet acharnement de l’OMS contre les fumeurs? Pourquoi ceux-là? Fumer est un luxe inutile, improductif et malsain, donc déraisonnable et irrationnel. La stigmatisation des fumeurs se fait en trois temps. Premier temps: le tabac est mauvais pour la santé de ceux qui en consomment: les fumeurs sont dangereux pour eux-mêmes. Ils sont considérés comme des malades, souffrant d’une dépendance. Jusqu’en 1983, dans le manuel de référence américain concernant les troubles mentaux qui sert de modèle à l’OMS (DSM III), la consommation de tabac est classée dans les «dépendances sans handicap professionnel». En 1989, dans le même manuel révisé (DSM III R), cette phrase a disparu au profit d’autres critères comportementaux, comme continuer à prendre une substance que l’on sait dangereuse, désirer cette substance et faire des efforts infructueux pour réduire ou contrôler son utilisation, passer du temps pour se la procurer et/ou pour la consommer, etc. Deuxième temps: les fumeurs sont dangereux pour les non-fumeurs (fumée passive) et l’on interdit graduellement la fumée dans les lieux publics. En 1996, la dernière version de ce manuel (DSM IV) suggère que les fumeurs pourraient «renoncer à d’importantes activités sociales, professionnelles ou de loisirs parce qu’elles ont lieu dans une zone où il est interdit de fumer». Troisième temps: 2005, on élimine les fumeurs, même s’ils respectent les interdictions, par l’instauration d’une discrimination à l’embauche. En leur reprochant non pas de leur incompétence ou leur inefficacité (ce qui n’a pas été démontré) mais le temps qu’ils perdraient à fumer. Un dernier argument, instaure le délit de «sale odeur». Il rappelle celui de «sale gueule» et menace ainsi les mangeurs d’ail, les pétomanes, les parfumés, les mal lavés, les victimes de sueurs incontrôlables et tous ceux qui n’ont pas la même couleur de peau…

Et s’il ne s’agissait pas d’un dérapage mais d’une politique délibérée? Le raisonnement qui s’applique aux fumeurs – «Celui qui fume n’a qu’à arrêter ou à se soigner» -pourrait bien s’appliquer à d’autres. L’idée est de leur proposer de passer de substances mises à l’index par l’OMS, mais en vente légale, à d’autres substances sous contrôle médical, produites par l’industrie pharmaceutique (patchs, chewing-gums, tranquillisants, antidépresseurs, somnifères, coupe-faims…). Tout comme la suite du même raisonnement: «Si le fumeur persiste malgré nos avertissements et tombe malade, c’est de sa faute, il n’a qu’à payer». Ce raisonnement pourrait bien lui aussi s’appliquer à d’autres, ouvrant la porte à la segmentation générale des primes d’assurance maladie. A chaque «risque», sa prime supplémentaire. Qui d’entre nous ne présente pas un ou deux «risques», ne serait-ce que dans ses gènes devenus transparents? En résumé, on commence par les fumeurs, puis on s’en prendra aux obèses (et c’est déjà commencé), aux victimes du cholestérol, aux diabétiques, aux hypertendus, aux alcooliques, aux buveurs de café, de thé, aux mangeurs de fondue et de chocolat… La liste est infinie.

Eliane Perrin