L’épidémie qui ronge les Suisses
L’Hebdo
Jeudi 15 décembre 2005
Une vague de dépressions liées au stress décime le monde du travail. On les appelle burn-out ou épuisement professionnel. Malgré ses conséquences souvent graves et des coûts qui explosent, ce n’est toujours pas un thème de politique. Une enquête de Michel Beuret.
33%
… c’est le taux de Suisses stressés au travail, le chiffre le plus élevé sur douze pays d’Europe
4,2mia
… c’est le coût net du stress au travail selon une étude officielle de la Confédération
40%
… c’est la proportion de maladies psychiques diagnostiquées comme cause de rente invalidité en 2004
ELISABETH «Les gens n’imaginent pas ce qu’est un burn-out. Pour ceux qui en souffrent, c’est comme une maladie honteuse.»
Les Suisses tombent comme des mouches au champ d’honneur du monde du travail. Nous en avons rencontré aux quatre coins du pays. La majorité tient encore au front, avec des heures supplémentaires et parfois un sentiment d’absurde et de dégoût. «Mais pour combien de temps?» demande Sarah, l’une des victimes de burn-out qui a témoigné pour L’Hebdo à Berne (lire en p. 23). «Combien d’entreprises publiques ou privées n’ont pas compris qu’elles fonctionneraient mieux si leur personnel était épanoui? Que des collaborateurs reconnus pour leur travail donnent toujours le meilleur!» Un cri désespéré, Sarah est sortie de l’enfer, mais elle est brisée. Combien sont dans son cas?
Assez pour que tout le monde tire la sonnette d’alarme: les médecins, les psys, les syndicats, les instituts de santé au travail, les asiles psychiatriques, les travailleurs sociaux: tous l’observent, les maladies psychiques liées au stress sont en nette augmentation en Suisse. Beaucoup prennent la forme du syndrome appelé burn-out ou épuisement professionnel. Mais «comme notre pays ne possède pas de vraies statistiques sociales, il n’y a pas de visibilité claire sur le nombre de personnes atteintes», regrette Viviane Gonik, de l’Institut universitaire romand de santé au travail. «Cependant, les signes ne trompent pas: le phénomène ressemble bien à une épidémie.»
Au-delà de 2% de cas déclarés, les scientifiques parlent d’épidémie de grippe. Pour les maladies psychiques liées au stress, ce sont près de 10% des actifs qui sont concernés, si l’on en croit les chiffres du Québec, qui possède un vrai recensement. La Suisse, qui arrive en tête du niveau de stress en Europe, n’a sans doute pas un taux bien différent de la Belle Province.
Pressions croissantes Selon l’enquête de l’agence mondiale de recrutement Kelly Services, parue à la mi-octobre, 33% des Suisses ont déclaré subir un fort stress au travail, même si certains le jugent parfois positif. La moyenne européenne de l’enquête, réalisée dans douze pays, s’élève à 27%. N’empêche, «la santé au travail n’est pas un thème politique», commente Viviane Gonik.
Si l’on appliquait à notre pays les modèles de calculs internationaux des coûts direct et indirect relatifs aux maladies psychiques, le total s’élèverait à 16 milliards (Santé psychique, Rapport du Département fédéral de la santé, février 2004). Evidemment, toutes les maladies psychiques ne sont pas dues au stress.
Mais que penser des chiffres suivants? En 1992, les maladies psychiques diagnostiquées comme cause de rente invalidité représentaient une part de 25%, en 2001 de 33% et en 2004 de 40%. Au cours de la même période, la Caisse de pension de la ville de Zurich enregistrait cette progression: sur 24 781 membres en 2003, 7,6% sont passés à l’AI. Ils étaient 3,6% en 1992. Les pressions croissantes subies dans le monde du travail expliquent au moins en partie cette augmentation spectaculaire.
D’où viennent ces chiffres? Ils ont été avancés par le Dr Dieter Kissling, de l’Institut de santé au travail de Baden, lors d’un symposium consacré au burn-out le 6 octobre dernier à l’Institut psychiatrique universitaire de Zurich. La rencontre avait été organisée à l’initiative du site d’information swissburn-out.ch, un site privé lancé voilà 2 ans par un avocat et un cadre d’entreprise. «J’avais constaté que bien des personnes souffrant de burn-out étaient désemparées et qu’elles ne savaient pas vers qui se tourner», se souvient Alexander Harbough, cofondateur de Swiss Burn-out. Le thème est concernant, en tout cas.
Au symposium de Zurich, près de 350 spécialistes et responsables RH ont fait le déplacement. Notamment Urs Klingler, de PriceWaterHouseCoopers, qui a rappelé ce chiffre révélateur: en Europe, 37% des personnes qui ont quitté le monde du travail entre 1992 et 2002 l’ont fait pour cause de maladie professionnelle et/ou de handicap (17%) ou par une préretraite (21,5%). Les indices se multiplient qui trahissent ce que la plupart des actifs constatent au quotidien, au «front»: qui ne connaît quelqu’un ayant fait un burn-out, suivi d’un arrêt maladie?
Désillusions L’expression plonge ses racines dans le roman de Graham Greene, A Burn-Out Case (1967), où le personnage de Querry, jadis architecte créatif, est toujours plus désillusionné vis-à-vis de son travail: «Construire une église quand on ne croit pas en Dieu m’a paru indécent. Alors j’ai pris un mandat pour un hôtel de ville. Seulement voilà, je ne crois pas davantage dans la politique.» Querry ne trouve plus l’énergie, plus de sens à sa vie. Il est lui-même un «burn-out case», une personne qui a l’impression d’avoir «brûlé» toutes ses ressources, qui n’arrive plus à atteindre ses objectifs.
Cet état intrigue le psychiatre new-yorkais Herbert Freudenberger dans les années 70, qui observe des similitudes dans le monde des travailleurs sociaux. Il écrit alors: «Les symptômes sont clairs: sensation d’épuisement, maux de tête, difficultés digestives, problèmes de sommeil, souffle court. Autres signes: l’impatience, l’irritation rapide, des réactions de frustration.» Quelques années plus tard, Christina Maslach, psychologue de Berkeley, fixe les trois symptômes du burn-out: 1. épuisement émotionnel; 2. dépersonnalisation (détachement, pensées négatives, cynisme); 3. réduction de la capacité de travail. L’antichambre de la dépression.
«Dans les années 90, le syndrome se répand avec la culture “nouvelle” économie», rappelle Beate Schulze, chercheuse à la Clinique psychiatrique universitaire de Zurich et responsable du projet de prévention du burn-out pour la ville. «La généralisation des technologies de l’information, la croissance des services, le stress comme life style, tout cela a été propice à l’expansion du burn-out.»
«Le rythme de travail a augmenté, c’est indéniable, note Viviane Gonik. Mais surtout, l’organisation du travail a changé. Les rapports se sont transformés en fourniture de prestations-clients. Tout le monde est devenu le client de quelqu’un. Cette situation concerne 60% des actifs. Or justement, ce type d’interaction est un terrain propice au burn-out.» Dans son best-seller Travail, usure mentale, le psychiatre français Christophe Desjours montre comment l’entretient du stress est devenu parfois une politique de management. Dans l’Hexagone comme dans les entreprises helvétiques.
La crainte de dire non La crise et la peur du chômage représentent la préoccupation principale de 69% des Suisses, selon une étude de Credit Suisse (2004). Dans ce contexte l’employé craint toujours plus de dire non face aux exigences professionnelles en augmentation. Il se surcharge au risque de commettre des erreurs. Ce qu’il compense par un surtravail en limitant ses loisirs et son repos. Fatale erreur, car il s’essouffle. Ses capacités diminuent, source de nouvelles erreurs, d’irritation, d’insatisfaction, donc d’heures supplémentaires. Le cercle vicieux s’installe, les premiers symptômes apparaissent, et enfin les pathologies, rappelle Beate Schulze.
La Suisse, qui enregistre toujours l’un des taux de suicide les plus élevés du monde, est malade de son stress. Et si le travail n’est pas sa seule cause, l’enquête de Kelly Services montre bien la corrélation. Le taux de stress ne dépasse pas 18% chez ceux qui travaillent 30 heures ou moins par semaine, il grimpe à 34% dans la catégorie des 41 et 50 heures et jusqu’à 50% au-delà de 51 heures hebdomadaires.
Plusieurs recherches menées sur mandat de la Confédération vont dans le même sens. En 2003, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) publiait son rapport intitulé «La santé psychique au travail», qui révélait que 86% des Suis- ses avaient souffert du stress dans les six mois précédents, dont 50% «énormément». La lutte contre le stress arrive en tête des préoccupations des employés (79%) comme des cadres (73%).
Un autre rapport du Seco, «Les coûts du stress en Suisse», articulait le total de 4,2 milliards par an (manque à gagner et soins). Mais ce chiffre n’inclut pas les coûts induits des maladies liées au stress: la souffrance qui rejaillit sur les familles (divorce, violence conjugale, drogue, suicide), l’invalidité prolongée voire irréversible, la mort parfois. Le burn-out, syndrome complexe et multifactoriel, est au carrefour de tout cela (voir schéma page ci-contre).
Malgré un diagnostic très clair, rien n’est fait ou si peu, en matière de prévention. Selon l’enquête du Seco (2003), 29% des cadres se rappelaient que leur entreprise «a déjà pris au moins une fois des mesures pour lutter contre le stress» et 21% des employés s’en souvenaient. De fait, 59% des cadres l’admettent, leur entreprise ne possède aucune structure adaptée contre le stress. Quant aux assurances privées, souligne cyniquement cet assureur, «elles n’ont aucun intérêt à faire de la prévention dans le domaine puisqu’elles en vivent».
Enjeu politique A la Suva, assureur privé de droit public et leader sur le marché de l’assurance accidents, la position est claire: «Nous nous en tenons à l’article 9 de la Loi fédérale sur l’assurance accidents», explique Henri Mathis, porte-parole en Suisse romande. L’article 9.1 de la LAA dit en effet: «Sont réputées maladies professionnelles les maladies “dues exclusivement ou de manière prépondérante, dans l’exercice de l’activité professionnelle, à des substances nocives ou à certains travaux (…)”.» Pas de substance? Pas de causalité claire? Le burn-out n’est donc pas une maladie professionnelle. Et allez prouver qu’elle est due «exclusivement ou de manière prépondérante» à votre travail…
Les pathologies qui en découlent (maux de dos, de ventre, eczémas, dépressions, etc.) sont, en revanche, assumées par les caisses maladie. Dès lors, tout le monde devine l’enjeu politique: le vase communicant possible entre les primes d’assurances payées par les particuliers et l’assurance accidents assumée par les entreprises… Pour Viviane Gonik, qui note au passage que la Suva est à la fois chargée de la prévention et de l’assurance, l’absurdité du système se résume à cette annonce d’emploi lue récemment: «Cherche personne résistante au stress.» «Est-ce qu’on écrirait: “Cherche personne résistante à l’amiante?”», dit-elle.
Comment réduire le stress au travail? De même, puisque seules les «maladies professionnelles» sont reconnues, comment évoluer le statut des «maladies liées au travail», non reconnues, elles, mais qui représentent la partie immergée de l’iceberg? L’enjeu est clairement politique et implique à l’évidence de changer la loi.
A l’Office fédéral de la santé publique, le vice-directeur, Christian Affolter, nous a fait répondre le message suivant: «Le burn-out et le stress sont des facteurs de risques au travail qui devront être plus sérieusement pris en compte. Le burn-out, les maladies liées au stress ainsi que la perte de capacité de travail qui en résulte ont augmenté de manière significative ces dix dernières années en Suisse. La prévention du burn-out et du stress est un investissement qui renforce la productivité de l’entreprise.»
Tout le monde est d’accord. Mais le dire ne résoud rien. |
Rolf Schweiger Le président du Parti radical annonçait sa démission fin 2004. Motif: burn-out.
Le modèle de Karasek
Célèbre, ce tableau à double entrée met en présence quatre situations en relation avec le degré relatif de contrôle (marge de manoeuvre individuelle) combiné à l’exigence psychologique et professionnelle du métier.
A. La latitude de décision est relativement élevée et les exigences psychologiques faibles.
B. La marge de manoeuvre est faible mais les exigences psychologiques sont basses.
C. Les exigences psychologiques sont élevées, mais la latitude de décision l’est aussi.
D. Les exigences psychologiques sont élevées pour atteindre des objectifs, mais la marge décisionnelle est faible. Ce sont les principaux candidats au burn-out.
Les exemples de professions ci-contre sont issus du rapport 2005 de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail.
Professions à risque (D)
Corps médical (domaine de la santé mentale)
Corps médical (domaine de la santé physique)
Pilotes (avions de ligne)
Conducteurs (transports publics)
Routiers – Travailleurs sociaux
Enseignants à l’école secondaire
Personnel de soin aux handicapés
Policiers – Journalistes
Moins exposés d’un degré (C)
Maîtres de chantier
Enseignement universitaire
Employés de banque
Administration publique
Ingénieurs et architectes
Employés de services juridiques et économiques
Assureurs et gestionnaires de rentes
Travailleurs de la métallurgie
Peu exposés encore (B)
Enseignement à l’école primaire
Commerce détail – Industrie du meuble
Educatrices de la petite enfance
Métiers liés aux loisirs et au sport
Peu ou pas exposés du tout (A)
Coiffeurs et centres de soins/beauté
Commerce de détail – Agriculteurs
le burn-out par ceux qui l’ont vécu: quatre témoins d’une saison en enfer et toujours la peur de replonger
Elisabeth 43 ans, travailleuse sociale, Valais
«En septembre 2004, j’ai eu des troubles physiques en apparence sans rapport: insomnies, abcès dentaires, spasmes, désordre alimentaire. Le soir je mangeais, pensant que j’allais mourir. Cela paraît absurde, mais quand vous êtes dedans, vous ne vous rendez plus compte.» Elisabeth est alors allée voir son généraliste qui lui a dit: «Vous êtes dans le rouge.» Il lui fallait du repos. «Mais je ne le pouvais pas.»
«En 2001 j’ai divorcé d’un homme autoritaire avec qui j’ai vécu vingt ans. J’en dépendais financièrement, mais je ne croyais plus à ce couple.» Pour assumer ses deux enfants de 14 et 16 ans, Elisabeth a repris un travail, «mais comme ex-femme au foyer sans perspective de progression. A côté, j’ai donc aussi repris des études en 2003, un MBA. N’étant pas universitaire, on m’a fait comprendre que c’était une faveur. Mon employeur m’a également mis une pression folle. Le MBA ne devait pas empiéter sur mon travail. Je n’avais aucun droit à l’erreur.» En culpabilisant de trop négliger ses enfants, Elisabeth se donne sur tous les fronts.
Pas simple, car son entreprise, une institution sociale publique, est pleine de dysfonctionnements. «Si vous prenez une initiative, la direction vous blâme: vous êtes payés pour faire votre travail, pas pour avoir des idées!» Cela n’empêche pas l’incompétence notoire des directeurs, intouchables grâce à leurs soutiens politiques, les ordres, contre-ordres et doubles messages. «Des décisions qui tardent, des objectifs que vous n’arrivez plus à atteindre.» Une absence totale de reconnaissance et une épée de Damoclès sur chaque tête. «C’est une gestion par mobbing. Beaucoup ont déjà craqué.»
Malgré tout, en 2004, Elisabeth obtient son diplôme «avec la meilleure note du groupe». Mais c’est alors qu’elle plonge. Je pleurais tout le temps, je voulais mourir. Je n’osais plus sortir, j’avais peur des gens.» Son médecin exige un arrêt de travail et un suivi psychothérapeutique. «Une période affreuse.»
Depuis six mois, Elisabeth a repris progressivement son activité. «Au bureau, des collaborateurs suggèrent que je me serais offert des vacances… Les gens n’imaginent pas ce qu’est un burn-out. Pour ceux qui en souffrent, c’est comme une maladie honteuse.» A ce jour, Elisabeth a toujours les larmes aux yeux quand elle évoque ce passé et se sait fragile: «J’ai la phobie de replonger.» Pour se préserver, elle a appris à dire non et à ne plus s e surcharger. |
Gabriel Hofmann 48 ans, ex-cadre d’assurance, Zurich
«Je ne sais pas quand ça a commencé. En 2002, j’ai été promu cadre dans une grande compagnie d’assurances à Zurich. Je travaillais beaucoup, mais comme tout le monde. J’avais l’impression que tout allait bien. Et puis un matin, chez moi, j’ai voulu me faire un café et je n’ai pas trouvé la tasse dans une armoire pourtant pleine de tasses! Là je me suis dit: «tu as un problème.» Le médecin de Gabriel Hofmann, 48 ans, a alors diagnostiqué un burn-out, une dépression. «En y réfléchissant, je n’avais pas voulu voir ces petits signes: je ne dormais plus bien la nuit, j’avais parfois des attaques de panique. J’ai d’abord pris trois semaines de repos dans une maison spécialisée. A mon retour, j’ai vu dans les yeux de mes collègues que je portais les stigmates d’une personne anormale et ça leur faisait peur. Seul un d’entre eux m’a aidé. Et puis j’ai plongé. J’ai cru que je mourais, j’ai pensé au suicide. En avril 2003,je me suis mis en arrêt de travail. En psychothérapie, j’ai mesuré à quel point mon divorce d’avec ma femme, un an plus tôt, m’avait remué et que mon fils me manquait. J’ai compris aussi que depuis ma scolarité j’avais toujours travaillé sans répit. Puis j’ai été soucieux de gagner de l’argent pour que ma famille ne manque de rien. J’étais un candidat au burn-out. Mais lorsque vous êtes dedans, vous ne le voyez pas. Et puis cette société ne vous laisse aucun droit à l’erreur.»
Car depuis avril 2003, Gabriel Hofmann n’a pas retrouvé de travail. «J’ai d’abord bénéficié du congé maladie, puis on m’a renvoyé à la faveur d’une restructuration. Je suis désormais à l’AI même si je cherche activement un emploi.» Mais lors des entretiens d’embauche, quand il évoque son burn-out, «les réactions sont invariablement les mêmes. On se méfie et puis on vous dit: On vous appellera…» Même si tout porte à croire que Gabriel Hofmann est bien guéri, «je sais que mes chances de retrouver un emploi sont minimes. Ma seule issue est de me mettre à mon compte.»
Le réconfort pour Gabriel aura été sa nouvelle compagne, «elle m’a beaucoup aidé». Il est aussi parti trois mois en Ouzbékistan dans un centre soufi. «C’était bien plus efficace que les médicaments. J’y ai vu des gens pour qui la vie a un sens, même s’ils travaillent très dur. Là-bas j’ai appris à danser, à bouger, à manier le sabre et à méditer. C’est une forme de psychothérapie extraordinaire.» |
Sarah 38 ans, ressources humaines, Berne
«Début 2005, je suis rentrée de trois semaines de vacances à Cuba et c’est à ce moment-là que je me suis sentie épuisée. J’avais des insomnies. J’ai cru d’abord à l’effet du décalage horaire. Puis j’ai eu de la fièvre, de l’herpès. Je ne voulais plus retourner travailler.» Le remplaçant du médecin généraliste de Sarah devine alors qu’elle fait un burn-out. «J’en avais entendu parler car je travaillais à la réinsertion de chômeurs dans le canton de Berne.»
Formée en RH, Sarah dirigeait une de ces entreprises d’entraînements mises en place par l’Office cantonal du travail, en collaboration avec les ORP et le Seco pour employer des cadres au chômage avec des projets virtuels. «Tout avait été mis en place à la hâte et le coresponsable, mal choisi, a été licencié en septembre 2004. J’ai cru alors que je pourrais assumer seule la responsabilité de 21 personnes.» A cette période, Sarah se voit comme «une battante, une meneuse». Elle travaille jour et nuit, «180 heures supplémentaires en un an, sans vacances». Mais peu à peu, elle prend conscience que son employeur, l’Etat, «se fichait pas mal du projet, que c’était un alibi. On me démotivait. Malgré tout, je ne voulais pas laisser tomber ces gens. Cette entreprise était mon bébé. Je me suis entêtée.»
A la maison, Sarah s’en souvient, «je négligeais mon compagnon qui me lançait des signaux d’alerte. Je rentrais tard, je mangeais et je filais à l’ordinateur. Il a été très patient. Il me disait: “Arrête-toi, tu fonces dans un mur”. Mon médecin aussi m’a prévenue plusieurs fois, mais je ne les ai pas écoutés. Plus tard, j’ai compris en psychothérapie que je voulais prouver des choses, que depuis mon enfance j’avais l’impression que mon grand frère me faisait de l’ombre, je manquais de reconnaissance. Une situation propice à un burn-out. J’ai d’abord réduit mon temps de travail de 50%, tout en culpabilisant vis-à-vis de mes collègues. Mais très vite, j’ai dû tout arrêter. Et j’ai bien fait, même si mon employeur m’a licenciée passé mon délai de protection légale sans demander de mes nouvelles. Il me fallait du temps pour retrouver goût à la vie, pour réaliser que j’ai failli gâcher mon couple, pour revenir à des valeurs fondamentales.»
Aujourd’hui, Sarah le dit: «Je suis une autre personne. J’ai retrouvé un poste dans une petite boîte et, avec mon compagnon, nous allons nous marier car nous attendons un bébé.» Pas virtuel celui-là. |
Daniel Miserez 57 ans, ex-directeur d’Emmaüs, Neuchâtel
Daniel Miserez est l’un des rares à avoir accepté de témoigner à visage découvert. «Parce qu’il faut que les gens sachent. Un burn-out ne survient pas en six mois, il prend son temps.» Daniel a toujours travaillé dans le social – milieu propice au burn-out – comme éducateur avec de jeunes délinquants, puis comme animateur. Avec la Fondation Sandoz, il a aussi créé toutes sortes de projets. En 1987, il fonde la communauté d’Emmaüs de La Chaux-de-Fonds. «C’était un peu mon bébé.»
Un bébé qu’il a voulu sauver contre vents et marées. Quelqu’un a mis le feu au centre? Il trouve un autre abri. Pas assez d’argent pour embaucher? «Je travaillais tout le temps pour compenser. Je ne me rendais plus compte.» Bien que marié, Daniel est allé jusqu’à vivre sur son lieu de travail. Vinrent les problèmes administratifs: «Je n’arrivais plus à payer la cotisation au siège d’Emmaüs à Genève où la direction, des gens qui devraient être à la retraite, ne me comprenaient pas.»
Peu à peu, Daniel ressent des symptômes. «Un jour que je mangeais une pizza avec ma fille, le fond sonore du restaurant, pourtant calme, m’a paru insupportable. Plus tard, je n’arrivais plus à dormir, j’avais la gorge serrée, des angoisses, des idées obsessionnelles, j’avais peur de la foule.» Les choses se sont précipitées «avec la mort de mon beau-frère, arrêt cardiaque, suivie de celle de deux membres de la communauté». Trois morts en deux mois. C’était Noël, une période de déprime chez les compagnons. «Et puis c’est moi qui ai pété les plombs.» C’était le 14 janvier 2005.
Son médecin lui ordonne alors d’arrêter le travail et lui prescrit des Zoloft et du Xanax, «le traitement d’une dépression». Daniel n’arrivait plus à demeurer à La Chaux-de-Fonds. «Je suis parti à Fribourg, mais à chaque retour, les angoisses revenaient en rentrant dans le tunnel depuis Neuchâtel.» Sa famille l’a beaucoup aidé, dit-il. Et la foi? «Je n’ai pas cherché à résoudre mon problème ainsi, mais la foi en Dieu et en l’homme m’a aidé. J’ai rencontré un psychiatre, un Somalien extraordinaire, qui m’a fait comprendre mes propres erreurs. Mon rapport fusionnel à Emmaüs, mon sentiment de culpabilité, le fait que je ne prenne jamais de temps pour moi. Si je m’étais contenté de deux à trois semaines de repos, assure mon médecin, j’aurais fait un arrêt cardiaque.» A ce jour, Daniel est en recherche d’emploi, «mais pas pour un poste à 150%», car il le sait: «Désormais je suis vulnérable.» |
Ce test personnel mesure votre risque de burn-out
Répondez aux questions suivantes en estimant dans quelle mesure la phrase correspond à ce que vous avez pu ressentir vous concernant ces derniers jours, semaines ou mois. Ne réfléchissez pas trop longtemps, répondez spontanément. Ce test a été réalisé par le Dr Milan Kalabic, de la clinique Gais SA, Appenzell.
Valeurs Jamais Presque jamais Rarement Parfois Souvent Le plus souvent Toujours
1. Je suis fatigué 1 2 3 4 5 6 7
2. Je me sens abattu 1 2 3 4 5 6 7
3. Je passe une bonne journée 1 2 3 4 5 6 7
4. Je suis physiquement épuisé 1 2 3 4 5 6 7
5. Je me sens émotionnellement épuisé 1 2 3 4 5 6 7
6. Je suis heureux 1 2 3 4 5 6 7
7. Je suis «crevé» 1 2 3 4 5 6 7
8. Je me sens éteint 1 2 3 4 5 6 7
9. Je me sens malheureux 1 2 3 4 5 6 7
10. Je me sens vanné 1 2 3 4 5 6 7
11. Je me sens dévalorisé 1 2 3 4 5 6 7
12. Je me sens prisonnier 1 2 3 4 5 6 7
13. Je me sens dégoûté 1 2 3 4 5 6 7
14. Je suis préoccupé 1 2 3 4 5 6 7
15. Pour l’essentiel, les autres m’énervent ou me déçoivent 1 2 3 4 5 6 7
16. Je me sens faible 1 2 3 4 5 6 7
17. Je me sens désespéré 1 2 3 4 5 6 7
18. Je me sens rejeté 1 2 3 4 5 6 7
19. Je suis optimiste 1 2 3 4 5 6 7
20. Je me sens dynamique 1 2 3 4 5 6 7
21. J’ai peur 1 2 3 4 5 6 7
Comment calculer votre résultat
« Additionnez les valeurs que vous avez données aux questions suivantes: 1, 2, 4, 5, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 21. Reportez le total dans la case A.
« Faites de même pour les chiffres qui correspondent aux réponses des questions suivantes: 3, 6, 19, 20. Reportez le total dans la case B.
« Déduisez la valeur totale de B du chiffre 32 et reportez le total dans la case C (32-B=C).
« Additionnez les valeurs A et C dans la case D.
« Divisez la valeur D par le chiffre 21.
Voici l’estimation de votre risque de burn-out
Moins de 3 = pas ou peu de risques
De 3 à 3,6 = risque moyen
Plus de 3,7 = risque élevé de burn-out
Attention, le burn-out est un syndrome complexe dont on ne fait pas le tour en quelques questions. Ne prenez pas ce résultat au pied de la lettre. Le résultat de ce test est une estimation, rien de plus.
Un autre test, 40 questions en ligne, très complet, est à disposition sur le site www.swissburnout.ch. Ce test est gratuit. Il a été réalisé par le Pr Matthias Burisch, de l’Université de Hambourg, devenu célèbre pour avoir écrit un best-seller sur le burn-out (40 000 exemplaires vendus). Il vous permettra de confirmer ce test-ci, dans la mesure où votre résultat vous préoccupe.
Le burn-out: symptômes et prévention
Guide de survie Prévenir relève à la fois de la responsabilité des entreprises et de la vigilance individuelle.
En Suisse, les actifs qui souffrent de maladies psychiques ont deux fois plus de risques à long terme de développer des troubles physiques sur leur lieu de travail. D’autre part, les sujets qui développent des troubles de santé psychique, présentent parfois des séquelles comparables, voire pires que certains handicaps physiques.
La définition du burn-out proprement dite ne fait pas l’unanimité. Selon Beate Schulze, chercheuse de la Clinique psychiatrique universitaire de Zurich et responsable d’un programme de prévention du stress et du burn-out de la ville de Zurich, il existerait 132 symptômes de burn-out… Malgré tout, le syndrome peut se résumer à un cocktail de facteurs qui ont bien souvent des points communs.
I. Causes et symptômes
1. Contexte général
Mutations rapides du monde du travail:
« annonces régulières de licenciements, précarité de l’emploi et contexte de peur
« nécessité d’adaptation permanente (formation continue en plus du travail, flexibilité dans l’emploi du temps, abolition croissante de la frontière entre travail et temps libre)
2. Causes professionnelles
Le monde de l’entreprise ou de l’administration publique, s’il est mal géré, peut être une source importante de perturbations. Les griefs suivants reviennent souvent:
« manque de reconnaissance dans l’entreprise
« management par objectifs mais marge de manoeuvre individuelle limitée
« ordres contradictoires et messages à «double-sens»
« menace permanente de licenciement ou de sanctions
« exigence d’heures supplémentaires
« exigence de flexibilité dans les horaires
3. Causes privées
Le burn-out est très souvent issu d’une combinaison entre une vie professionnelle insatisfaisante et des événements pénibles survenus au cours de la vie privée, parfois conséquence des troubles au travail:
« divorce
« décès d’une personne chère
« degré d’inquiétude élevé (incapacité à se détendre)
« abandon de l’activité sportive, sociale ou/et culturelle
4. Symptômes psychologiques: attention!
« épuisement émotionnel
« idées morbides ou obsessionnelles
« vision négative du travail et de la vie
« sentiment d’abandon, d’isolement, d’être «seul contre le système»
« sentiment d’inutilité
« sentiment de culpabilité
5. Symptômes physiques: alerte!
Les symptômes psychosomatiques sont très nombreux et souvent se combinent ou s’additionnent si rien n’est entrepris:
« douleurs corporelles
« tension artérielle
« manque de sommeil
« manque d’énergie
« maux de têtes récurrents
« troubles gastro-intestinaux, ulcères
« palpitations cardiaques
« eczémas, herpès, troubles en général
« système immunitaire affaibli
« baisse de la libido et de la fécondité
6. Les conséquences si rien n’est fait
« dépression grave
« troubles psychiques irréversibles
« mort (arrêt cardiaque)
II. Prévention
1. Prévention individuelle
De manière générale, rester très attentif à soi, ne pas perdre de vue l’essentiel:
« une gestion équilibrée entre le travail et la récupération
« gérer son stress, son temps, savoir dire «non», savoir lâcher prise
« en cas de stress aigu, savoir déléguer et se faire aider
« des exercices de détente dans les phases de récupération
« avoir un style de vie sain (nourriture, sport, hygiène de sommeil)
« développer son jardin secret, ne pas tout miser sur le travail
« entretenir une vie familiale et sociale
« développer son humour
« effectuer une thérapie si nécessaire
« envisager une reconversion professionnelle
2. Prévention sur le lieu de travail
Les cas de burn-out ne sont pas toujours dus aux heures supplémentaires. C’est parfois le sens même du travail et l’absence de sens qui en sont la cause:
« éviter les surcharges de travail et les heures supplémentaires
« (se) fixer des objectifs réalistes
« laisser une latitude d’action au collaborateur
« éviter le double langage et les ordres contradictoires
« développer un environnement et un esprit de travail sains
« impliquer davantage le collaborateur dans le processus
« savoir reconnaître le mérite du collaborateur (pas seulement par le salaire)
« encourager une politique de santé dans l’entreprise
« améliorer la communication entre employés et hiérarchie. | MB
Références
– www.swissburnout.ch et www.stress-info.ch
– www.fr.eurofound.eu.int (Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail).
– La santé psychique au travail: moins stressé, plus performant! Rapport du Seco, 2003.
– Le coût du stress en Suisse. Rapport du Seco, 2000.
– Sondage européen sur le stress. Octobre 2005. www.kellyservices.co.uk
– Das Burnout-Syndrom. De Matthias Burisch. Springer, 2005 (1re édition 1989).
– Travail, usure mentale. De Christophe Desjours. Ed. Bayard, 2000, 281 p.
– Burn-out: In den Krallen des Raubvogels. De Thomas Knapp. Ed. Textwerkstatt, 2005.
– Stress et surmenage. Rapport du BIT. www.imfmetal.org/main/files/stress_french.pdf
– Travailler nuit gravement à la santé. Enjeux/Les Echos, dossier spécial, novembre 2004

