Faire face au choc du vieillissement

Mardi 20 décembre 2005
Le vieillissement de la population aura des conséquences économiques et sociales majeures. Le 2e pilier est solide, les femmes doivent être encouragées à travailler et… à faire des enfants. Pour Pascal Couchepin, d’ici à 2008-2009, on reparlera à coup sûr de l’âge de la retraite.
AVS: le relèvement de l’âge de la retraite est nécessaire.
Tabler sur la croissance économique pour garantir le financement de l’AVS? La logique est aujourd’hui largement admise, à Berne. Or, une telle vision relève d’un leurre, selon la Commission pour les questions conjoncturelles. La croissance ne peut apporter qu’une contribution minime. A terme, il n’y aura de salut pour le premier pilier qu’à travers une hausse de la TVA, de nouveaux impôts progressifs et, surtout, une élévation de l’âge de la retraite. Si la population continue de vieillir au même rythme et que l’âge de la retraite est fixé à 65 ans pour les hommes et les femmes, il faudrait tabler sur une hausse de plus de cinq points de la TVA d’ici à 2040 pour les seuls besoins de l’AVS. Or une telle augmentation paraît irréaliste. Il serait donc nécessaire de relever l’âge de la retraite, notent les auteurs de l’étude. Avec une hausse raisonnable de 1,5 point de la TVA, il s’agirait de fixer la limite à 71 ans. Toutefois, «un relèvement de l’âge minimal au-delà de 67 ans est envisageable dans un avenir si lointain qu’elle ne revêt pas d’importance actuellement», avertit la commission. D’où la nécessité de revenus supplémentaires. Les spécialistes plaident pour l’introduction de taxes sur l’énergie ou le CO2. Le peuple a certes refusé une telle idée, tout comme il a rejeté une h ausse d’un point de TVA dans le cadre de la 11e révision de l’AVS. Mais de nouveaux scrutins sur des propositions similaires paraissent indispensables. Néanmoins, relever l’âge de la retraite serait encore la réforme la plus simple à faire passer sur le plan politique. Le calcul politique: ceux qui ont déjà quitté le monde du travail ne sont pas concernés. Et si l’entrée en vigueur de la réforme est prévue à moyen terme, les personnes qui quitteront la vie active dans les prochaines années y seront plus ou moins indifférentes. L’obstacle du peuple ne paraît donc pas infranchissable.
Deuxième pilier solide à condition de «dépolitiser» le débat
Une bonne nouvelle quand même. En comparaison internationale, les Suisses disposent, en moyenne, d’un capital-épargne très confortable pour assurer leurs vieux jours. A l’exception de certaines caisses de pension publiques, qui doivent encore être assainies, le 2e pilier suisse, avec plus de 570 milliards de francs suisses de réserve, est globalement en bon état. Il est évidemment très affecté par l’allongement de la durée de vie. Aussi, le taux de conversion du capital en rentes doit impérativement être adapté à l’espérance de vie. Pour la Commission des questions conjoncturelles, la fixation du taux ne devrait pas faire l’objet d’un débat politique, de même que le taux de rémunération des avoirs doit se baser sur le marché et non sur des objectifs politiques théoriques. Les économistes estiment que tout versement de rente sous forme de capital doit être envisagé avec une certaine prudence, afin d’éviter que des assurés ne gaspillent leur épargne-vieillesse et ne tombent ensuite à l’assistance publique. A ceux qui préconisent le passage à un système de prévoyance totalement privé (libre choix de la caisse de pension), les auteurs répondent que les gains pour les assurés sont loin d’être garantis; au Chili et en Australie, l’expérience a montré que les frais administratifs et de marketing ont entraîné une réduction des rentes de 15 à 33%. Par ailleurs, le système actuel permet de maintenir une forme de solidarité entre assurés alors qu’un système privé aboutirait à une sélection des bons et des mauvais risques.
Marché du travail: l’avenir passe par les femmes
Pour assurer l’avenir des assurances sociales, une meilleure intégration des femmes dans la vie professionnelle doit être une priorité. Et, surtout, le vieillissement pourrait être atténué si nous parvenions à faire davantage d’enfants. Le taux de natalité helvétique de 1,4 enfant par femme est en effet très faible alors qu’il devrait être supérieur à 2 pour assurer le renouvellement de la population. Au rythme actuel, la population de la Suisse se réduit (sans immigration) d’environ un tiers à chaque génération! Concrètement, cela signifie que si nous ne parvenons pas à remonter le taux de natalité, à accroître le nombre d’étrangers, la population suisse pourrait passer de 7,1 millions d’habitants à 5,6 millions en 2060. Autant dire que les problèmes du vieillissement n’en seraient que plus lourds à supporter économiquement. Pour favoriser une Suisse plus jeune et une meilleure participation des femmes à la vie active, les auteurs préconisent, sans surprise, un développement des structures d’accueil extra-familial de qualité et une fiscalité qui encourage les seconds revenus. Car, aujourd’hui, les couples qui travaillent cinq jours sont pénalisés par rapport à ceux qui ne travaillent que trois jours alors même que l’on souhaite que les Suisses travaillent plus et, surtout plus longtemps.
Une assurance «catastrophe» pour le grand âge?
La Banque des règlements internationaux (BRI), le gendarme des marchés financiers et gardienne des règles prudentielles des banques centrales, se penche sur les risques financiers liés au vieillissement de la population. Dans ce rapport, publié en octobre 2005, elle conseille aux Etats la création de fonds spécifiques pour financer les coûts de santé des personnes très âgées, selon le même principe que ceux mis en place pour financer les dommages causés par les catastrophes naturelles. De tels fonds permettraient d’alléger les comptes de fonctionnement des Etats qui seront déjà très sollicités par le doublement des dépenses de santé prévu d’ici à 2030. L’idée de créer une assurance spécifique pour les personnes âgées pourrait être une solution, selon la Commission des questions conjoncturelles. Car à l’évidence une partie de la population ne pourra pas subvenir aux frais médicaux et sociaux liés au grand âge et une autre risque de voir tout son patrimoine accumulé consommé en quelques années.
«Relever l’âge de la retraite dès 2010»
Pascal Couchepin persiste et signe: l’AVS à 66 ou 67 ans finira par s’imposer.
Propos recueillis par Ron Hochuli
Le ministre des assurances sociales présentera mercredi au Conseil fédéral une révision «light» de l’AVS. Au menu: la retraite à 65 ans pour les femmes et le ralentissement de l’adaptation des rentes au renchérissement. Mais aussi et surtout la rente-pont, rebaptisée «prestation de préretraite», destinée aux rentiers AI et aux chômeurs en fin de droit de plus de 62 ans. Cependant, pour Pascal Couchepin, il ne s’agit là que d’une étape vers une révision plus en profondeur, où l’on reparlera du relèvement de l’âge de la retraite.
Le Temps: De nombreux pays européens sont en passe de relever l’âge de la retraite. Ils vous donnent raison?
Pascal Couchepin: Cela ne résoud pas nos problèmes. A partir de 2010, le vieillissement de la population sera palpable, et des mesures s’imposeront: que ce soient des augmentations de cotisations, des impôts supplémentaires ou la solution que proposent des majorités socialistes en Espagne ou en Grande-Bretagne, la coalition allemande ou les libéraux danois: une retraite plus tardive.
– Comment l’envisagez-vous?
– Je maintiens ce que j’ai déjà dit: il sera probablement nécessaire de r elever l’âge de la retraite aux alentours de 2015, par exemple selon le modèle allemand: en repoussant la limite d’un mois chaque année.
– Le monde politique, votre parti compris, y est hostile…
– On ne peut pas dire qu’il y soit hostile. Il n’aime pas en parler. Nuance! Les esprits changent, même parmi mes amis de gauche: un temps, ils refusaient catégoriquement d’entrer en matière. Mais ils commencent à se rendre compte que l’on n’y échappera pas.
– Vous avez présenté il y a dix jours des mesures (comme un passage facilité au temps partiel) pour garder les «seniors» au travail. Un petit pas pour préparer le terrain?
– Un pas important! A court terme, il faut à tout prix «capter» sur le marché du travail les actifs de plus de 58 ans. Si on y parvient, il paraîtra plus naturel d’élever l’âge de la retraite. A long terme, le meilleur système est celui de la Suède: l’âge limite dépend de l’espérance de vie et le niveau de la rente est lié à la conjoncture. Mais il faut travailler par étapes.
– Justement. On a pu vous reprocher vos tentatives de passage en force. Vous changez de stratégie?
– J’ai souvent été attaqué. J’avan ce comme je peux. Ce faisant, je prépare le terrain à mon successeur. Les choses seront simplifiées par le fait qu’il incombera à quelqu’un d’autre de défendre le relèvement de l’âge de la retraite devant le peuple.
– Devant le peuple? Cela veut dire que vous concocterez vous-même la future réforme et la défendrez devant le parlement en 2008 ou en 2009 avant de passer la main?
– Selon mes calculs… (long silence). Mais les voies de la Providence sont insondables…
– Pour l’heure, le débat porte sur la «prestation de préretraite», qui fait l’unanimité contre elle. En somme, vous laissez les Chambres se débrouiller…
– Quand on propose une réforme, les uns veulent tout, d’autres rien et une troisième catégorie privilégie une troisième option. Le débat permettra de préciser les positions. La prestation de préretraite peut passer la rampe du parlement. Et, si elle échoue, dans quatre à cinq ans, une solution similaire verra le jour.
– Reste que la plupart des partis demandent de la flexibilité, et que cette prestation ne touche que 9% de la population…
– Il y a une chose que je refuse: subventionner la flexibilité. Or, c’est précisément ce que préconise la gauche, qui soutient l’initiative de l’Union syndicale suisse pour une retraite à la carte dès 62 ans. Qui va payer les départs prématurés – sans diminution actuarielle des rentes – des gens qui peuvent se le permettre? L’ouvrier qui travaille jusqu’à 65 ans parce qu’il n’a pas les moyens de partir plus tôt. C’est ça, la justice sociale? Finalement, je suis plus social que les socialistes.
– Mais il existe une troisième voie: la retraite fixée selon le nombre d’années de cotisations: toute personne qui a travaillé quarante ans, par exemple, pourrait toucher une rente AVS…
– On ne s’en sortira pas avec le calcul de la durée. Quarante ans de vie active correspondent-ils à vingt ans de labeur très dur? Quand octroyer une rente à une femme qui a passé du temps à élever ses enfants ou à quelqu’un qui a été temporairement invalide? Quid du temps partiel? Sans compter que pareil système impliquerait un changement de fond dans la définition de l’AVS: une assurance où tout le monde cotise et dont tout le monde bénéficie, même ceux qui ne travaillent pas.
– Quelle serait votre vision idéale de la flexibilité?
– Elle passe par un deuxième pilier qui se développera encore et par le troisième pilier. Avec ces outils, chacun peut faire ce qu’il veut: partir prématurément avec des rentes partielles, ou travailler plus longtemps afin de compléter ses revenus. Il faut cesser de traiter les gens comme à la caserne et introduire davantage de liberté.

