«Trop cher» pour les assureurs, un médecin ferme son cabinet

Mercredi 25 janvier 2006
Neuchâtel · Une généraliste de 73 ans a été priée par santésuisse de mettre la clé sous le paillasson. D’autres cas sont à l’étude.
Le 31 décembre dernier, la doctoresse Anne-Marie Mouthon, médecin généraliste à Neuchâtel, a fermé pour la dernière fois la porte de son cabinet de la rue de l’Ecluse. A 73 ans, elle a été priée par santésuisse, l’organe faîtier des assureurs-maladie, de cesser de pratiquer la médecine, ses coûts ayant été jugés trop élevés.
L’affaire a été révélée par un de ses patients, Gilbert Doesseger. Dans un courrier adressé à la presse locale, il regrettait cette décision, prise à l’encontre «d’une praticienne connue et appréciée depuis des décennies, qui sera regrettée unanimement».
Comment a-t-on pu en arriver là? «Cela fait des années que cette médecin avait des indices trop élevés. Nous l’avons rencontrée pour lui en parler, mais cela n’a pas changé. Nous ne pouvions dès lors plus lui garantir le remboursement de ses prestations», explique Marie-Luce Jerabek, secrétaire générale de santésuisse pour le canton de Neuchâtel.
Ils mènent le bal
Communément, un médecin peut pratiquer son art jusqu’à 70 ans, âge «officiel» de la retraite. Mais il peut, après cette limite, demander une prolongation de son autorisation de pratiquer aux autorités cantonales: Anne-Marie Mouthon l’avait fait, et cela lui avait été accordé à une occasion. «Mais elle n’a pas renouvelé sa demande», précise Daphné Berner, médecin cantonal, qui n’y va pas par quatre chemins: «Dans ce genre de cas, c’est santésuisse qui mène le bal. Ça a toujours été ainsi».
Pourtant, c’est à la Société de médecine cantonale de délivrer ou non des autorisations de pratiquer… «Oui, mais si santésuisse estime que les coûts sont trop élevés en vertu de la procédure d’économicité, il n’y aura plus d’obligation de remboursement des soins par les caisses. Et donc, plus possibilité de conserver un cabinet. Et nous ne pouvons plus rien faire», précise Daphné Berner, qui estime à «une dizaine les praticiens, toutes disciplines confondues, qui ont dépassé les septante ans dans le canton de Neuchâtel».
Avant de prendre une telle décision, santésuisse met en place une série de rendez-vous. «Tout médecin qui est confronté à des coûts plus élevés que la moyenne a la possibilité de s’expliquer, devant nos spécialistes», précise Marie-Luce Jerabek, qui avoue du bout des lèvres que «d’autres cas neuchâtelois sont en suspens».
Dans de nombreux cas, selon elle, la procédure s’arrête là. «Il suffit d’avoir des patients qui nécessitent un traitement lourd pour que les coûts grimpent. Nous pouvons le comprendre: dans ce cas, la procédure s’arrête». En revanche, si les coûts sont inexpliqués et restent élevés, santésuisse serre la vis. «Chez les médecins qui ne disposent pas de justifications suffisantes, les solutions sont recherchées ensemble pour aboutir à un changement. Ils ont une année pour amorcer une baisse de leurs coûts de fonctionnement», précise Marie-Luce Jerabek.
Sinon, des demandes de remboursement sont adressées au médecin jugé trop dispendieux. «C’est là que se situe le problème: avec la procédure mise en place par santésuisse, la mission de prévention de la médecine tombe, au profit d’une médicalisation réactive», souligne Anne-Marie Mouthon.
Elle précise qu’elle ne lutte pas pour son cas, car «je n’avais pas demandé de nouvelle prolongation au canton». Mais elle regrette le tournant pris par la médecine sous l’impulsion des assureurs. «Proposer un test complémentaire à un patient afin d’éclaircir un problème et lui éviter une hospitalisation ultérieure bien plus coûteuse, c’est aussi participer à la baisse des coûts de la médecine».
Florence Hügi

