Pourquoi les vaccins intéressent soudain l’industrie pharma

Jeudi 26 janvier 2006
SANTE. Le secteur des vaccins subit une soudaine poussée de fièvre. Cet intérêt scientifique et financier s’explique par la recherche de vaccins thérapeutiques contre le cancer ou le sida.
Il y a quinze ans, moins de 10 entreprises de biotechnologie étaient à la recherche de nouveaux vaccins. Elles sont aujourd’hui 20 fois plus nombreuses. En dix ans, les projets de traitements ont quintuplé.
Les milieux financiers commencent à s’intéresser de près à cette migration de l’industrie pharmaceutique vers des vaccins jusque-là négligés en raison de leur faible marge bénéficiaire et de leur degré d’innovation inférieur à celui des médicaments à base chimique.
Cet engouement était palpable lors de la cinquième édition de BioData qui a réuni à Genève une soixantaine de petites sociétés et des investisseurs potentiels.
La brusque émergence du virus Ebola en Afrique ou la récente inquiétude autour de la mutation du virus H5N1 n’expliquent pas à elles seules le réflexe de développer de nouveaux vaccins.
«Ce soudain intérêt provient principalement des nouvelles connaissances en biologie et en immunologie. Nous sommes aujourd’hui capables de produire des vaccins beaucoup mieux ciblés», explique Martin Bachmann, responsable scientifique de Cytos. L’entreprise suisse spécialisée dans les vaccins dits thérapeutiques, entrée en Bourse en 2002, est encore déficitaire. Elle caresse l’espoir de mettre sur le marché, avec l’aide d’une grande entreprise pharmaceutique, dès 2010, un vaccin qui permettrait de cesser de fumer, et un autre contre les allergies dues aux acariens.
Dans un deuxième temps, Martin Bachmann voit l’émergence de vaccins contre certaines formes de cancer, l’hypertension ou l’obésité. D’autres entreprises sont à la recherche d’un vaccin contre le sida.
«Je suis pratiquement certain qu’on verra dans cinq à dix ans des vaccins thérapeutiques utilisés contre de grandes maladies. Il sera difficile de vraiment guérir d’un cancer par vaccination, mais ce traitement sera certainement utilisé de manière complémentaire.»
Les vaccins thérapeutiques compléteront la gamme renouvelée des vaccins prophylactiques de voyage, contre la grippe et peut-être contre la malaria. Cela explique les prévisions de croissance exponentielle du secteur. Avec des ventes pour 11 milliards de dollars en 2004, les vaccins représentent moins de 2% du volume des ventes de médicaments (666 milliards). Selon Martin Bachmann, le secteur dépassera 35 milliards en 2010, et 50 milliards en 2015.
«Lorsque les vaccins thérapeutiques arriveront sur le marché, nous assisterons à une croissance massive, supérieure à celle de l’industrie pharmaceutique», prédit le responsable de Cytos.
Berna Biotech, en passe d’être avalée par l’entreprise néerlandaise Crucell, n’envisage pas de s’éloigner des vaccins prophylactiques. Son chiffre d’affaires 2005, publié hier, a diminué de 19%, à 173,9 millions de francs. Les ventes des vaccins pédiatriques et contre l’hépatite B ont diminué de 6%, alors que les vaccins de voyages ont progressé de 29%. Jaap Goudsmit, responsable scientifique de Crucell, confirme cette ligne. «Nous resterons concentrés sur l’aspect préventif des vaccins. Personnellement, je ne crois pas à l’avenir des vaccins thérapeutiques. C’est une idée géniale, mais elle est trop compliquée à concrétiser. Comment voulez-vous agir sur le système immunitaire pour soigner un cancer que le corps humain a justement été incapable de détecter?»
Si Novartis a renoncé à acheter Berna, ce n’est pas dû, selon lui, à la faiblesse de ses produits, mais pour ne pas rendre encore plus difficile l’intégration de Chiron dans le groupe bâlois. «On n’échappera pas à un rapprochement des entreprises de vaccins et des grands groupes pharmaceutiques, explique Jaap Goudsmit. Ces derniers doivent compenser la baisse de productivité de leur recherche de médicaments traditionnels.»
Willy Boder

