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Miroir, ô miroir, montre-moi mes défauts


Vendredi 24 février 2006

PSY. On les appelle les dysmorpho- phobiques. Signe particulier? Ils imaginent être malformés.

Pour Francis, ce fut les oreilles. A la puberté, le jeune homme se met à les haïr parce qu’il les trouve, dit-il, «décollées». Un défaut de naissance, pense-t-il, aggravé par des disputes entre frères. Le défaut, s’il existe, est absolument mineur, selon sa famille. Dix ans durant, Francis cherche par tous les moyens à effacer cette malformation imaginaire. Par de la glu d’abord. Puis, après qu’une irritation l’a conduit chez le dermatologue, avec des morceaux de scotch. La honte de son anomalie le pousse à s’asseoir tête basse au fond de la classe, à éviter tout contact. Le jeune homme se dirige alors vers un chirurgien esthétique pour se faire recoller les pavillons. Sa satisfaction ne dure qu’un temps. Il repassera huit fois sur le billard pour corriger la malformation avant d’échouer dans un service de psychiatrie, frappé de dépression sévère.

Jean Tignol, psychiatre et professeur à Bordeaux, relate ce cas extrême et dramatique de BDD – abréviation de Body Dysmorphic Disorder – dans son ouvrage tout frais: Les défauts physiques imaginaires*. A défaut de traduction satisfaisante, l’auteur préfère l’acronyme anglais BDD à l’approximation française en vigueur dans les manuels de psychiatrie: dysmorphophobie. Les personnes atteintes de BDD n’ont, selon l’auteur, pas peur d’une tare physique, mais elles sont persuadées de l’existence de leur défaut imaginaire; il est donc abusif de parler de phobie.

Jean Tignol résume le BDD à trois composantes: le défaut corporel, les préoccupations se rapportant à ce défaut et le retentissement de ces préoccupations sur l’existence de la personne. Imaginaire ou très léger, le défaut qui obsède les BDD peut concerner n’importe quelle partie du corps. Le visage – cheveux, nez, acné, rides ou taches vasculaires – fait l’objet de la majorité des plaintes en raison de son exposition au regard des autres.

A ces soucis du détail, le psychiatre ajoute un trouble global et plus typiquement féminin: l’anorexie. Pendant masculin à cette maladie: le supposé manque de masse musculaire est un nouveau trouble qui se développe de pair avec la presse masculine et les salles de sport.

Le BDD induit des comportements plus ou moins handicapants selon le degré de prévalence de la maladie. Le patient cherche constamment le réconfort de son entourage, se compare à autrui et recourt en permanence au miroir. «Partenaire indispensable et ennemi no 1 du patient BDD», la glace lui renvoie l’image répugnante qu’il se fait de son physique. Elle lui permet aussi de mettre en œuvre des stratégies de camouflage par du maquillage ou des vêtements amples, de se curer la peau, d’étudier des postures dans lesquelles un interlocuteur éventuel ne décèlerait pas l’imperfection. Ces inspections obsessionnelles ont leur coût en temps: plusieurs heures par jour qui génèrent des retards gênants.

«Dans l’esprit du patient BDD, tous les gens devant lesquels il se trouve perçoivent son défaut; ils ne voient même que cela.» Il s’ensuit: «la catastrophe BDD», qui a pour conséquence l’échec scolaire, la solitude affective et une activité professionnelle restreinte aux métiers ne nécessitant pas de contact avec le public ou des collègues. Un sort peu enviable qui conduit souvent à la dépression, mais aussi dans les cliniques spécialisées en chirurgie esthétique.

D’après les calculs d’un chercheur américain cité par Jean Tignol, 72% des BDD cherchent un traitement chirurgical ou dermatologique et 85% d’entre eux l’obtiennent, sans que la correction ne procure une rémission de l’obsession sur le long terme.

A entendre le professeur et docteur Gaston-François Maillard, chirurgien esthétique à Lausanne, le patient BDD est la bête noire de la profession. «Comme il n’est jamais satisfait du résultat d’une opération, le dysmorphophobique rejette la faute sur le médecin, et peut exprimer sa colère par des actes violents ou des actions judiciaires sempiternelles qui n’aboutissent d’ailleurs que rarement. Nous tentons donc de détourner ces personnages de nos cabinets.»

Et comment fait-il, lui? Pour décourager le patient d’une correction superflue, le chirurgien applique une stratégie dissuasive. «Je prends en photo le visage du mandant. Je le laisse ensuite comparer le cliché à des visages classiques issus de l’histoire de l’art. J’essaie par ce biais de persuader la personne de l’inadéquation entre l’image qu’elle se fait d’elle-même et la réalité.» Si le patient n’admet pas l’inutilité de sa démarche à la suite de ce type de démonstration par l’image, le professeur n’hésite pas à faire appel à un service psychiatrique. Il insiste par contre sur la rareté du phénomène: «Je rencontre tout au plus un de ces individus tous les trois ou quatre ans.» S’il doute de la véracité des chiffres énoncés par Jean Tignol dans son ouvrage, il admet en revanche que le tourisme médical peut expliquer cette forte proportion d’interventions dispensées aux personnes souffrant de BDD. «Les gens cherchent sur Internet un praticien qui accepte de les prendre en charge. Ils font quelque chose là, puis vont voir ailleurs. Et, savez-vous, raboter un millimètre, c’est vite fait!»

Que certains chirurgiens cèdent devant l’insistance désespérée des BDD, cela semble une évidence. Pour Jean Tignol, le traitement médicamenteux associé à la thérapie comportementale-cognitive serait la seule vraie voie vers la guérison pour ces adeptes du bistouri. L’expérience empirique de l’auteur démontrerait 50% de succès avec des dérivés du Prozac; un taux proche de celui observé lors du traitement des TOC (troubles obsessionnels compulsifs), un trouble apparenté dans la classification des pathologies mentales.

La difficulté majeure pour les psychiatres réside dans le manque «d’insight» des personnes atteintes de BDD, c’est-à-dire dans leur aveuglement face à leurs maux réels. Ceux dont la maladie prend une forme délirante ont l’intime conviction de leur défaut et sont dans le déni total de leur maladie. Représentant environ 40% de la population BDD totale, ils sont difficiles à orienter vers un service de psychiatrie. Pourquoi soigner sa tête quand c’est les seins ou le pénis qui posent problème?

D’où l’importance d’un tel livre pour mieux dépister cette maladie de l’esprit qui rejette toute la faute sur le corps sain.

*Les défauts physiques imaginaires, Jean Tignol. Editions Odile Jacob.