Peur de vieillir et exigences accrues

Vendredi 24 février 2006
Notre société vieillit, mais vieillir l’effraie. Elle refuse de voir la maladie, la souffrance, la solitude des aînés. Ils meurent loin des regards dans des hôpitaux ou des EMS. Sauf lorsqu’un procès pour homicide par négligence à l’Hôpital de Loëx braque brutalement le projecteur sur les conditions de vie du grand âge.
Soudain, les témoignages fusent. Certains volent au secours de l’institution, d’autres l’accablent de plus belle. De son côté, la profession médicale ne dément pas que Loëx a la réputation d’un mouroir. D’un endroit où l’on n’aimerait aller ni comme patient, ni comme soignant. «Ces histoires sont vraies», appuie le gériatre et professeur de médecine Charles-Henri Rapin. Si elles éclatent aujourd’hui, ce n’est pas parce que les soignants travaillent plus mal. «Ils font du mieux qu’ils peuvent», assure le spécialiste. Mais en face, l’interlocuteur a changé. Les «baby-boomers», nés au tournant des années 50, voient leurs parents mourir. Génération mieux formée, elle se montre plus exigeante. Si elle ne garde plus ses vieux à domicile, son regard est plus aiguisé et tolère moins les failles. Alors que faire? Depuis des années, Charles-Henri Rapin milite pour des soins à domicile ou dans des structures d’accueil légères. Pour «éviter l’hôpital le plus longtemps possible. »Une piste à suivre.¨
Patients et proches n’ont pas tous le même regard sur Loëx
L’établissement continue de faire parler de lui. En bien et en mal.
Le procès de deux médecins de l’Hôpital de Loëx jugés pour homicide par négligence a fait réagir plusieurs familles, mécontentes de cet établissement (TG du 7 et 30 janvier, puis du 4 février). Leurs témoignages ont suscité d’autres réactions. Contradictoires.
Fâché contre des propos qu’il juge injustes et diffamatoires, Jean-Alec Steinmann von Waltalingen, patient de Loëx depuis deux ans, affirme que «ce qui est fait est très bien fait». Il rejette les critiques sur le confort. Les chambres, «conçues par des architectes, ont toutes une vue sur le parc, superbement entretenu. » Comparées aux chambres à sept ou huit lits de l’hôpital cantonal, c’est du «luxe». «Bien sûr, nous sommes dans un lieu de grande souffrance, ajoute-t-il, mais un hôpital n’est pas un hôtel. » Selon lui, certains pensionnaires «profitent de leur statut pour appeler les infirmières vingt fois par jour». Dans la même veine, Jean-Marie Scherrer estime que «tous les soins sont impeccables». Chaque semaine, il rend visite à sa femme atteinte de sclérose en plaques, hospitalisée à Loëx depuis vingt-deux ans. «Les gens exagèrent. Lorsque l’on sonne et qu’on attend cinq minutes, on a parfois l’impression d’avoir attendu beaucoup plus longtemps. »
A l’inverse, d’autres continuent à accabler l’établissement. «Enfin cela sort», écrit Brigitte Pivot. «Diagnostic caché et annoncé dans les couloirs, infirmières passant leur temps à discuter dans leur bureau», patient amputé sonnant dans le vide. . . Nombreux, les griefs visent Loëx mais aussi la gériatrie et le Cesco. . . Autre témoin: Eugénie Prochazka, dont la maman a séjourné à Loëx presque deux ans. Elle s’est cassé le col du fémur «lorsqu’en sortant de l’ascenseur, la porte s’est refermée sur elle en la faisant tomber». Enfin, un infirmier retraité (dont le nom est connu de la rédaction) dit avoir vu «des choses incroyables» à Loëx. Indigné que des patients grabataires soient installés dans un fauteuil de 9 h à 16 h, il a ce mot sur l’hygiène: «En trente ans d’expérience dans divers hôpitaux, je n’ai jamais changé un malade plus de trois fois par jour. Dire qu’on le fait plus souvent est un mensonge complet. »
Sophie Davaris

