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H5N1, les plans pour contenir le virus


Lundi 27 février 2006

La grippe aviaire a fait sa première victime en Suisse: un harle découvert à Genève. . Des périmètres de protection et de surveillance sont mis en place selon des plans déjà activés. . Les recommandations n’ont pas changé: il faut simplement éviter de toucher des oiseaux morts.

La grippe aviaire est parmi nous. Le premier oiseau mort a été trouvé mercredi dernier à Genève, au centre-ville. La dépouille flottait sur le lac Léman, à côté du quai du Jet d’eau, entre deux bateaux. Il s’agissait d’un harle bièvre, canard sauvage nicheur commun du canton de Genève (voir encadré ci-dessous). La jetée du Jet d’eau a été bouclée dimanche pour 24 heures, afin de sécuriser la zone.

Dimanche, les autorités vétérinaires et sanitaires du canton de Genève ont tenu conférence de presse pour expliquer, calmement, ce premier cas en Suisse.

La femelle harle bièvre a été repêchée mercredi dernier à 16h40 par un garde de l’environnement. «L’oiseau était fraîchement mort», explique Gottlieb Dandliker, inspecteur cantonal de la faune. Trois autres cadavres ont été trouvés à côté, mais ils n’étaient pas infectés.

Après avoir analysé les prélèvements du canard sauvage, le laboratoire du Centre national de référence pour les maladies de la volaille et des lapins, à Zurich, a rendu son verdict: le harle était atteint du virus H5. Et le N1? «Le laboratoire anglais qui examine ce cas nous donnera la réponse dans quelques jours, explique Gottlieb Dandliker. Mais il est très probable qu’il s’agisse du H5N1.»

Les mesures d’urgence? La vétérinaire cantonale a fait boucler la jetée du Jet d’eau dimanche, pendant 24 heures. Une mesure qualifiée de «symbolique». La vétérinaire Laurence Mermod explique: «Comme le Léman se vide à Genève, la jetée récolte tous les cadavres d’oiseaux qui ont dérivé. Nous nous donnons donc 24 heures pour voir s’il y a une recrudescence de cas.»

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les Genevois n’ont pas paniqué dimanche. Sur place, un ruban rouge et blanc d’une vingtaine de mètres annonçait: «Police zone interdite». C’est tout. Il n’y avait pas de surveillance particulière. D’ailleurs, certains promeneurs nourrissaient, l’air de rien, les cygnes et les canards.

L’inspecteur cantonal de la faune le martèle: «Ce cas ne change rien», ou pas grand-chose. Car cela faisait déjà plusieurs semaines que Genève agissait «comme si» le virus de la grippe aviaire était là. Les mesures requises par la Confédération étaient déjà appliquées, la population informée, et l’Etat avait mis sur pied une permanence.

Depuis le confinement des oiseaux en octobre 2005, les propriétaires d’exploitations étaient tenus de faire enregistrer leur élevage à l’Office vétérinaire cantonal. Depuis, affirme Laurence Mermod, le nombre d’exploitations enregistrées dans le canton de Genève est passé de 150 à 300.

Le canton a prévu de renforcer les contrôles dans les exploitations détenant de la volaille domestique dans un périmètre de 3 kilomètres (voir infographie). Mais aucune exploitation ne se trouve dans cette zone.

Du coup, seule s’applique la disposition prévue dans un rayon de 10 kilomètres, soit dans l’ensemble du canton jusqu’à la France voisine: les mouvements de volailles ou d’autres oiseaux sont interdits dans ce périmètre. De plus, l’information au public sera renforcée par le biais d’affichettes, et la permanence téléphonique reste ouverte aux Genevois qui auraient identifié un cas suspect.

Car ce n’est qu’un début. Selon les autorités vétérinaires, ce cas d’oiseau contaminé «ne sera probablement pas le dernier». Cette épizootie pourrait durer plusieurs semaines, voire des mois. D’où l’importance de ne pas céder à la psychose, affirme Gottlieb Dandliker. «Cela serait contre-productif.» Si les mesures minimums d’hygiène sont respectées, les risques pour la population seront limités.

«Juste une lingette pour nettoyer les mains au cas où…»

Aucune trace de peur hier au bord du lac à Genève.

Alexandre Demidoff
«Un harle bièvre trouvé mort entre deux bateaux, à hauteur du Jet d’eau. Vous êtes au courant?» Hier, à l’heure du goûter, les mères et enfants croisés quai Gustave-Ador, rive gauche à Genève, ignorent tout du fameux canard, peut-être victime du virus H5N1. Kerry, une scientifique anglaise établie dans le canton depuis longtemps, a amené ses deux fils et sa fille sur le port comme d’habitude. Dans un sac, du pain sec. Autour, une nuée de palmipèdes, becs avides.

«Le risque est petit, explique Kerry. Nous ne devons pas avoir peur, même si la grippe aviaire a peut-être frappé ici. Si les enfants ne touchent pas aux oiseaux morts, ils ne peuvent rien attraper.»

A cent mètres, Carla tient le même discours. Ses deux enfants canardent l’eau: des boulettes de pain font hurler poules d’eau et cols noirs. «Nous évitons tout contact, dit la maman. Pour le reste, je ne vois pas pourquoi nous renoncerions à nos habitudes.»

Chapeau bas sur visage énamouré, Jean-Michel, lui, a hésité. Mais voilà, Albertine, 2 ans, a tellement insisté, qu’il a fini par consentir à franchir la frontière qui sépare Annemasse où ils vivent, de Genève. «Avec mon épouse, on s’est demandé s’il n’y avait pas un arrêté municipal qui interdisait l’accès au lac, comme dans les Dombes. Notre seule précaution, c’est de nous munir de lingettes pour nettoyer les mains d’Albertine au cas où.»

Un peu plus loin, au bord du Rhône, Olivier et sa fille, 7 ans, sont décomplexés, les pieds presque dans l’eau. Lui, mains nues, flatte le bec d’un cygne. Elle règne, dans un vent de glace, sur une cour de canards haut perchés sur leurs palmes. «Je fais ça depuis si longtemps, explique Olivier. Je n’ai pas peur de les toucher. J’ai grandi avec des volailles.»

Felipe et Christelle ont la pâleur des amoureux qui croient aux vertus de la flânerie. Le couple, la vingtaine raisonnable, n’a pas résisté à l’attrait de bébés cygnes. Une petite barrière les en sépare. «Nous nous tenons informés, il n’y a pas de risques si nous ne les touchons pas, la grippe aviaire ne va pas changer nos habitudes.»

Eleveurs, particuliers: voici les précautions à prendre

Les dispositifs de prévention ont aussitôt été mis en place par les autorités.

D.S. Miéville
Samedi soir, on y était presque, avec la découverte de deux canards sauvages contaminés à la frontière allemande, qui a entraîné la mise en œuvre de mesures de précaution dans les cantons de Schaffhouse et de Thurgovie. C’est donc sans grande surprise pour les autorités fédérales que la Suisse a rejoint dimanche le camp des pays européens touchés par la grippe aviaire.

Il reste certes à obtenir une confirmation auprès du laboratoire de référence européen de Weybridge, en Grande-Bretagne, que le virus H5 trouvé sur un harle genevois identifié par le laboratoire de Zurich est bien virus pathogène H5N1. Mais ni le chef de l’Office vétérinaire fédéral, Hans Wyss, ni le chef de l’Office fédéral de la santé publique, Thomas Zeltner, n’en doutent, compte tenu des expériences faites dans d’autres pays européens.

Ils ont rappelé l’un et l’autre, dimanche à Berne, la teneur du dispositif prévu, qui a été immédiatement mis en place. Un dispositif qui, sur le terrain, concerne avant tout les éleveurs de volaille. Dans un périmètre de 3 km est mise en place une zone de protection dans laquelle les détenteurs de volaille doivent enfermer immédiatement leurs animaux et les faire enregistrer, si cela n’a pas déjà été fait, et ensuite installer des dispositifs de désinfection à l’entrée et à la sortie de leurs installations, ainsi que communiquer les pertes d’animaux et les maladies. La question capitale, relève Hans Wyss, et d’éviter que des oiseaux sauvages puissent contaminer toute matière, fourrage, litière, entrant dans les élevages. Ceux-ci font en outre l’objet d’un suivi précis, les œufs et la viande de volaille ne doivent pas être transportés hors de la zone et l’on opère une surveillance active des oiseaux sauvages. Dans cette zone, ainsi qu’à l’intérieur d’une zone de surveillance d’un rayon de 10 km, les mouvements de volailles (excepté vers un abattoir), sont interdits. Berne recommande également aux cantons d’interdire la chasse aux oiseaux. A cette période l’année, cela ne concerne que la corneille noire, un charognard qui repère très tôt les cadavres et qui pourrait s’attaquer à un oiseau infecté.

– Ne pas toucher les oiseaux morts

En ce qui concerne le public, il y a un commandement basique: ne pas toucher un oiseau mort et éviter le contact direct avec les oiseaux d’eau, se laver les mains au savon si l’on a touché de la fiente. A condition de ne pas le toucher, la proximité avec un oiseau contaminé ne présente aucun danger, assure Thomas Zeltner.

– Baignade sans risque

En dehors de cela, il n’est pas nécessaire de changer ses habitudes et la promenade au bord des lacs ne présente aucun danger, de même la baignade, où l’on ne risque guère à cette saison que d’attraper la chair de poule.

– Des clochettes pour les chats

Les chats, qui ne s’intéressent pas aux oiseaux morts, n’ont pas non plus à changer leurs habitudes, même si on peut les équiper d’une clochette pour limiter leurs contacts avec les oiseaux vivants.

– Ne pas nourrir les oiseaux

Même si ce geste n’entraîne aucun risque, il est déconseillé de donner du pain aux oiseaux d’eau. Cela favorise la concentration de bêtes en un même endroit et accroît le risque de propagation de la maladie.

– Le poulet reste sans danger

Il n’existe pas sur le marché suisse de volailles en provenance des pays où la grippe aviaire a frappé. Et une viande cuite partout à 70 degrés ou davantage ne pose pas le moindre problème, quelle que soit son origine.

– La pandémie n’est pas là!

Il ne s’agit ni d’une maladie humaine, ni d’une pandémie, et aucune personne humaine, insiste encore Thomas Zeltner, n’a jamais été infectée par un oiseau sauvage vivant ou mort.

Un faux canard

D.S. Miéville
La première victime suisse de la grippe aviaire est un harle bièvre (mergus merganser), un oiseau d’eau qui ressemble à un canard mais qui formellement n’en est pas un. C’est un palmipède allongé, bas sur l’eau, très profilé, avec une tête vert sombre pour le mâle et rousse pour la femelle, un corps blanc et gris. Un cousin, le harle huppé, est assez semblable avec, comme son nom l’indique, une huppe hérissée à l’arrière de la tête. Les harles possèdent un long bec rouge avec un léger crochet à l’extrémité.

Les deux espèces sont relativement fréquentes en Suisse, au grand dam des pêcheurs, car ce sont des consommateurs de poissons voraces. On les voit souvent en hiver sur le lac en compagnie des canards, mais ce ne sont pas des migrateurs au long cours. Une petite population de harles bièvres niche en Suisse. Curieusement, ce palmipède élève sa famille dans des trous d’arbres, des nichoirs, voire des toits d’immeubles, ce qui pose parfois des problèmes aux poussins pour rejoindre l’eau, aussitôt sortis de l’œuf.

CVynthia Gani