Grippe aviaire: promenade à Genève le jour d’après

Mardi 28 février 2006
GENEVE. Les Genevois mangent-ils encore de la volaille? Au lendemain de la découverte d’un harle mort de la grippe aviaire dans le lac Léman, ils semblent sereins, et continuent à déguster poulet et canard. Coup de sonde dans les boucheries et restaurants.
Chez Han-Lung, le plat du jour est très prisé ce lundi. Le restaurant gastronomique pékinois, situé en face de la gare de Cornavin, n’hésite pas à afficher son menu de midi dans la rue: «Canard au curry». Pourtant, la veille, les Genevois apprenaient que le premier cas suisse de grippe aviaire avait été découvert chez eux. Un harle bièvre, porteur du virus H5, probablement sous sa variante H5N1, a été trouvé mort dans le lac Léman, vers le Jet d’eau.
Le canard au curry? Un succès
Jean-Paul, retraité de 65 ans, n’a pas l’intention de changer ses habitudes alimentaires pour autant. «Les informations sont claires: on ne risque rien.» Il se ressert. Sous le regard agacé de sa compagne de table, Leila, qui ne comprend pas: «Pourquoi nous interrogez-vous? Sommes-nous les seuls à manger du canard ici?» Non, les amateurs sont nombreux aujourd’hui, répond le gérant de Han-Lung, tout en désignant la longue liste des commandes de canard au curry.
Quelques tables plus loin, le discours est identique. Au moment de passer la commande, Florian, homme d’affaires d’une quarantaine d’années, avait carrément oublié cette histoire de grippe aviaire. «Mais maintenant que vous le dites, si j’avais réfléchi, j’aurais pris autre chose.»
Un goût de grippe espagnole
La crainte des citoyens serait-elle nourrie par les médias et leurs questions? «Non, on est bien contents d’être informés», assure Jean-Paul. A tel point que certains n’hésitent pas à se renseigner auprès de leurs amis médecins. Raoul, qui déjeune avec Florian, avertit: «J’en ai parlé à un copain vétérinaire. Il dit qu’on ne connaît pas grand-chose sur les risques. Tout ce que je sais, c’est que la grippe espagnole avait décimé un tiers de l’Europe!»
Dans le quartier genevois des Pâquis, il y a beaucoup d’autres restaurants asiatiques. Et tous semblent pris d’assaut, comme d’habitude. Au Basilic, rue de la Chaponnière, la serveuse est fière d’annoncer que le poulet est de provenance suisse. Tant pis si le harle était genevois.
Une bonne dose de fatalisme
Dans la salle du Basilic, deux clients finissent leur repas. Joël, agent de presse de 44 ans, vient de déguster le plat du jour: un poulet au basilic. Avec une pointe de fatalisme: «On doit tous mourir un jour de quelque chose. Alors quand c’est notre heure…»
Son ami Ricardo, 65 ans, originaire d’Engadine, a opté pour les crevettes. Parce qu’il avait envie de crevettes. «Il ne faut pas succomber à la psychose. Avant Noël, l’OMS nous parlait déjà de 200 millions de morts de la pandémie. C’est une déclaration insensée!»
Un «os» pour les médias
Les expresso sont servis. Joël digère son poulet et médite. «Les médias agissent une fois de plus comme des moutons. Avec la grippe aviaire, ils ont trouvé un nouvel os à ronger.» L’agent de presse s’emporte: «J’aimerais qu’ils nous informent mieux. Par exemple, comment détecter le virus? Peut-il muter? Quels sont les symptômes de la maladie? Les médecins généralistes sont-ils formés à cela?»
Vous reprendrez du poulet?
L’épouse de Joël a banni la volaille de la maison. Elle ne veut prendre aucun risque. «Mais ça ne m’empêchera pas d’en consommer», dit-il. Définitivement fataliste: «A force d’encaisser les drames, on devient insensible. On espère passer entre les gouttes.»
Ce lundi, il y a des enseignes qui ne peuvent pas laisser indifférent. C’est le cas de ce bistrot, également situé dans le quartier de la gare, près du magasin Manor. Impossible d’entrer par mégarde dans ce restaurant, qui affiche clairement: Chez ma cousine, «on y mange du poulet».
Malgré cela, le restaurant est bondé. La gérante ne s’inquiète pas pour l’avenir. Comme plusieurs restaurateurs à Genève, elle a prévu des alternatives. «Nous proposons aussi une salade de chèvre. Et dans notre restaurant du Petit-Saconnex, il y a désormais du gigot d’agneau.»
«On en fait trop!»
Mais ce midi, la plupart des clients ont opté pour le fameux «demi-poulet à la broche» à 13,90 francs. C’est le cas d’Yvan, employé de banque de 41 ans, qui est bien au fait avec les précautions à prendre: «Si le poulet est cuit, il n’y a pas de problème.» Son amie Michèle, trader de 28 ans, veut à peine entendre parler de grippe aviaire. «On en fait trop!»
Autre établissement généreusement fourni en poulet: le Piment vert, fast-food sri lankais place Grenus. Le gérant, Corentin Simonet, affirme qu’il est «en train de faire une très bonne journée. Et le poulet est largement en tête».
D’autres menus, au cas où…
Depuis le début de l’épizootie en Europe, les consignes en cuisine ont changé: plus de poulet rosé. Et si les clients venaient à prendre la poudre d’escampette, Corentin Simonet, 25 ans, sortirait sa «carte de sécurité»: plus d’agneau et de plats végétariens.
A l’Auberge de Coutance, spécialisée dans la cuisine du sud-ouest de la France, on a aussi prévu un plan B. Le restaurant fameux pour ses magrets de canard et foies gras n’est pas insensible à l’actualité. «Certains clients ne veulent plus entendre parler de volaille. Du coup, nous avons remplacé le carpaccio de canard par du bœuf, et supprimé le foie gras cru au gros sel de la carte», explique le patron, Christian Geuther.
«Moins que la vache folle»
Et les fournisseurs? A la boucherie du Molard, au centre-ville, la volaille est mise en valeur en vitrine. Et bien exposée à l’entrée de l’établissement. Poulets, canettes, pintades et chapons: tous viennent de Bresse. Responsable adjoint de la boucherie, Gilles Ruche a observé une légère baisse dans les ventes de poulet. «Les gens optent pour le lapin, ou le porc.» Mais rien de dramatique.
Son collègue Jacques Lagneau, «46 ans de métier», assure que la clientèle a à peine changé ses habitudes. Il assure: «Par rapport à l’épisode de la vache folle, la peur est minime. On est loin de la psychose.»
Cynthia Gani

