< | >

«IL A TOUT RISQUÉ POUR SA PASSION»


Jeudi 27 avril 2006

LAUSANNE Pierre-Yves Maillard a annoncé hier le licenciement et le dépôt d’une plainte pénale contre Julien Bogousslavsky. En cinq ans, le chef du service de neurologie du CHUV a dérobé des sommes astronomiques pour s’acheter des livres rares

Le Lausannois Julien Bogousslavsky, 52 ans, est peu connu du grand public. Mais c’est une vedette dans son domaine. Pourtant, en cinq ans, le chef de service de neurologie du CHUV – qui gagne entre 300 000 et 500 000 francs par an – a détourné au moins un million. «Pour acheter des ouvrages médicaux rares et anciens, soupire Pierre-Yves Maillard. Mais aussi de la littérature romande. Il a un faible pour Charles-Ferdinand Ramuz, dont il s’est procuré des éditions originales. Il a tout risqué pour sa passion dévorante. »

Le patron vaudois de la santé a voulu faire hier toute la lumière sur ce scandale sans précédent. «Le Conseil d’Etat a licencié avec effet immédiat Julien Bogousslavsky. Et a déposé une plainte pénale contre lui. Il a détourné au moins un million de francs. Peut-être le double. » Selon Bernard Decrauzat, directeur du CHUV, les premiers soupçons datent de novembre 2005. Ses services découvrent alors une facture suspecte de 130 000 francs. Une enquête est menée à l’interne. Rapidement, on découvre que le neurologue a échafaudé un insensé système frauduleux. Il a créé au moins deux sociétés fictives, soi-disant basées à Paris, qui adressaient des fausses factures au CHUV pour du matériel qui ne venait jamais.

Le conseiller d’Etat est informé début janvier. Julien Bogousslavsky est convoqué une première fois le 15 mars. Il nie. Donne des explications abracadabrantes. «A notre grande surprise, raconte Bernard Decrauzat, il a pourtant remboursé sans rien dire à personne une facture de 300 000 francs dans les jours qui ont suivi. » Entendu une seconde fois le 11 avril, le médecin avoue. «Cette histoire est effarante!» s’exclame Pierre-Yves Maillard.

Quand ce feuilleton rocambolesque a-t-il débuté? «Les premières malversations datent de 2001», répond, mal à l’aise, Bernard Decrauzat. Qui concède que les agissements de l’escroc n’ont été découverts que par hasard: «Nous n’avons pas de cellule de contrôle digne de ce nom. » Et Pierre-Yves Maillard d’enfoncer le clou: «Les faits auraient dû être découverts avant. Il est temps de faire le ménage. »

Le conseiller d’Etat a annoncé hier une batterie de mesures, valables sur le champ, pour contrôler les chefs de service du CHUV – suppression des cartes de crédit individuelles, contrôle des fonds, centralisation des achats. Il a aussi promis que les factures des pontes de la médecine seront épluchées. «On sacralise les médecins, on rechigne à les contrôler. Il faut rompre avec cette culture, souligne Pierre-Yves Maillard. Nous n’avons pas connaissance d’autres irrégularités. Mais les chefs de service ont joui d’une telle liberté qu’on pourrait en découvrir. La malhonnêteté existe derrière les blouses blanches. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui tout le personnel hospitalier se sent suspecté. Et sali. »

Renaud Michiels