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«Pour mourir, mon père a dû sortir de l’hôpital»


Jeudi 27 avril 2006

TÉMOIGNAGE – Une fille raconte comment son père atteint d’un cancer a fait appel à Exit pour se suicider.

«Papa a pu nous dire au revoir. Il est mort dans les bras de ma maman, après s’être endormi paisiblement.» Alice*, 42 ans, raconte l’histoire de son père qui ne voulait plus vivre. Atteint d’un cancer incurable et douloureux, ce monsieur a fait appel à l’association d’aide au suicide Exit.

Comme l’hôpital n’a pas permis que l’acte s’accomplisse sous son toit, il a dû retourner chez lui pour se suicider.

Ce témoignage intervient peu après la pétition lancée à Genève par Exit: l’organisation demande de pouvoir intervenir à l’hôpital, comme c’est en théorie le cas dans le canton de Vaud. Depuis décembre 2005, le Centre hospitalier vaudois (CHUV) a entrouvert la porte à l’association, sous des conditions strictes.

Réagissant à la pétition, les Hôpitaux universitaires de Genève disaient récemment ne pas être si différents du CHUV, expliquant que dans des cas bien particuliers, l’assistance au suicide pourrait être envisagée chez eux aussi.

Cela n’a pas été le cas pour le père d’Alice. Se sachant atteint d’une tumeur abdominale, affilié à Exit depuis février, «il est arrivé en mars à l’hôpital en brandissant sa carte de membre, raconte sa fille. Mi-mars, il a été opéré. Les médecins ont refermé la plaie sans enlever la tumeur, tant la maladie était avancée.»

Le patient apprend qu’il est perdu. On lui propose néanmoins une chimiothérapie, qu’il refuse. «Papa n’en voulait pas. Il avait vu mon grand-père en subir une, souffrir et mourir quand même. Il ne voulait pas non plus prendre de morphine, car il tenait à rester lucide.» Tout est allé très vite.

Entre le diagnostic fatal et la mort du patient, trois jours se sont écoulés. «Son état s’est détérioré si vite que d’un jour à l’autre, il ne pouvait plus se lever», raconte Alice. Elle se décide à contacter Exit. Le troisième matin, son père confirme son désir d’en finir.

«Il était très décidé. Il a dit qu’il ne passerait pas une troisième nuit comme cela et parlait de se jeter par la fenêtre.» Elle en fait part à deux médecins-chefs. «J’ai eu l’impression qu’eux-mêmes n’étaient pas défavorables à l’intervention d’Exit. Mais ils ont dû demander l’avis de la direction, qui a refusé. C’est alors que j’ai voulu reconduire mon père à la maison. Le rapatriement s’est bien passé. Mon père était chez lui en début d’après-midi.» La personne d’Exit arrive à 16 heures. La «délivrance», selon le vocabulaire de l’association, se produit peu après.

Pour l’hôpital, il ne faut pas céder à la pression médiatique

Le cas du père d’Alice révèle combien la question de l’assistance au suicide à l’hôpital est loin d’être réglée. Les médecins ne cachent pas leur ambivalence. «Cette situation m’a beaucoup ému», réagit le professeur André-Pascal Sappino, chef du service de cancérologie aux HUG. «On ne s’habitue jamais à la souffrance des gens, aux diagnostics redoutables que l’on pose parfois. Nous connaissons nos limites et il est admirable que ce monsieur ait pu exprimer si clairement ses choix. Mais de là à donner la mort, il y a un pas, surtout en l’absence d’un cadre législatif formel. . . Nous, médecins, pouvons être portés par des positions personnelles qui ne sont pas toujours adaptées à la législation. Il manque un cadre clair. Nous éprouvons un sentiment d’inconfort à renvoyer les gens chez eux faire quelque chose que nous ne désapprouvons pas mais qu’on ne peut pas faire ici. » Le médecin rappelle que ce type de demande reste rare: «En trente ans de pratique, c’est peut-être la troisième situation de ce type à laquelle je suis confronté. Il ne faudrait pas donner à cet exemple la portée qu’il n’a pas. »

La direction s’exprime par le biais de sa porte-parole. «Nous ne donnons pas d’informations sur les cas particuliers», pose en préambule Séverine Hutin. «Il nous paraît important de refuser de trancher des questions aussi graves sous la pression émotionnelle ou médiatique. La réflexion est en cours. Elle doit se poursuivre sereinement. La question du suicide assisté représente une profonde révolution car la mission des HUG est de soigner. »

Oui, mais que dire alors de l’avortement, qui est pratiqué à l’hôpital? Sans répondre, Séverine Hutin reprend: «L’avis consultatif du comité d’éthique sera bientôt rendu aux instances dirigeantes qui adopteront une position. »

Fin mars, le président du comité d’éthique des HUG disait privilégier l’analyse au cas par cas et ne pas être opposé, dans des situations particulières, à une intervention d’Exit. «Un tel geste ne pourrait s’inscrire dans aucune procédure actuelle», semble corriger Séverine Hutin. Pourtant, les HUG se défendent d’être si différents de leur voisin vaudois: «La position du CHUV est aussi très restrictive. L’une de leurs conditions pour admettre Exit est que le retour à la maison soit impossible. » Ce qui n’était pas le cas ici.

«Ils ont les mains liées»

Alice ne part pas en guerre contre l’Hôpital. Elle montre même de la gratitude envers les médecins et le chef de service qui a fait reconduire son papa à la maison. «On sent qu’ils ont les mains liées. Mais je suis très fâchée contre la direction, qui a refusé à mon père ses dernières volontés.»

Persuadée d’avoir agi comme il fallait, elle se pose la question: «Comment aurait-on fait sans Exit? Ou si mon père n’avait pas pu être rapatrié à la maison? J’aurais dû moi-même lui glisser une arme entre les mains… De toute façon, il était condamné. Il serait mort en souffrant et en voyant son état se dégrader.»

Pour le Dr Jean-Emmanuel Strasser, qui a apporté le breuvage mortel, ce cas est «tragiquement exemplaire. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi calme et déterminé. Ce monsieur est arrivé en brandissant sa carte d’Exit. Mais on n’en tient compte ni à l’Hôpital cantonal ni au Cesco.»

Dans la loi

Selon le Code pénal suisse, l’assistance au suicide n’est pas punissable si elle n’est pas motivée par des raisons égoïstes. L’Académie suisse des sciences médicales (février 2004) et la Commission nationale d’éthique (juillet 2005) ont émis des recommandations à ce sujet. Au nom du respect de la volonté et de l’autonomie du patient, toutes deux ont admis l’aide au suicide. Mais celle-ci ne doit en aucun cas devenir routinière et reste exclue dans le contexte de maladies psychiques. Les activités des organisations d’aide doivent être surveillées.

Chacun peut demander l’assistance au suicide à son domicile. En revanche, dans un hôpital dont la vocation première est de soigner, il y a un conflit entre le devoir de soutien aux patients (y compris de prévention du suicide) et le droit de ces derniers à décider d’eux-mêmes.

Quant aux EMS, certains tolèrent l’assistance au suicide dans leurs murs, d’autres non.

Sophie Davaris