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Des malades Suisses bientôt soignés à l’étranger?


Jeudi 27 avril 2006

Le Conseil fédéral a donné son feu vert à des projets permettant d’être hospitalisé dans des pays limitrophes.
Le premier test aura lieu à Bâle. Mais Genève se dit déjà intéressé à accroître la collaboration transfrontalière.
Si l’Allemagne est bon marché, son système de santé vacille également. Des milliers de médecins font la grève.


Un assuré suisse pourra aller se faire soigner dans un pays frontalier. Ses frais lui seront remboursés par l’assurance de base. Ce scénario deviendra bientôt réalité, du moins sous forme de projets pilotes.

Le Conseil fédéral a en effet donné hier son feu vert à de telles expériences. La première concernera les deux Bâles. Les cantons et les assureurs intéressés devront finaliser le projet. Et l’Allemagne adapter sa législation (voir ci-dessous).

Selon Daniel Wiedmer, chef de la division Surveillance assurance maladie à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), ce premier projet devrait débuter cet été pour une période de trois ans.

Quel est l’objectif recherché? Examiner si la coopération transfrontalière permet de freiner la hausse des coûts de l’assurance maladie. Pascal Couchepin ne le cache pas: il espère que cette nouvelle concurrence diminuera les prix. Mais le chef du Département fédéral de l’intérieur a insisté hier, l’échange est prévu dans les deux sens: des patients allemands devraient aussi franchir la frontière pour venir se faire soigner en Suisse. «C’est déjà le cas, mais il faut aller plus loin et secouer notre système afin que la Suisse soit davantage concurrentielle», affirme le conseiller fédéral.

D’autres cantons suivront-ils l’expérience bâloise? Genève est intéressé (voir ci-contre). De même que le Tessin ou le Jura. Ces projets tests — qui ne concerneront que des prestations prises en charge par la LAMal — seront suivis de très près par des scientifiques. Leur financement sera pris en charge par les cantons concernés et les assureurs.

Reste à savoir si les assurés seront prêts à traverser la frontière pour se faire soigner. A l’OFSP, on émet certains doutes. Un collaborateur rappelle la difficulté à fermer un hôpital situé à 20 kilomètres d’un autre. Toutefois les assureurs ont réfléchi à des mesures incitatives: par exemple, ils renonceraient entièrement ou partiellement au prélèvement de la franchise pour les médicaments ou les frais d’hospitalisation. Quant aux prix, ils seront négociés entre assureurs et fournisseurs de soins, mais ils ne seraient pas forcément identiques à ceux pratiqués pour les autochtones.

Vers un assouplissement?

Est-ce à dire que Berne s’achemine vers un assouplissement du «principe de territorialité» dans l’assurance maladie? On en est encore loin. Tant les hôpitaux et les médecins que les gouvernements cantonaux sont opposés à laisser librement les patients aller se faire soigner ailleurs que dans leur canton de domicile. Si Berne voulait étendre à l’assurance de base ce qui se pratique aujourd’hui pour certaines prestations complémentaires, la bataille serait rude. Rappelons que quelques assureurs privés remboursent déjà des séjours, de convalescence par exemple, à l’étranger.

Enfin, Pascal Couchepin a par ailleurs présenté hier d’autres mesures ne nécessitant pas de changement de loi. Les grandes caisses pourront ainsi réduire leurs réserves obligatoires. La fixation des prix des médicaments a été modifiée suite à un accord signé en septembre avec l’industrie pharmaceutique. Enfin, les recrues seront désormais exemptées du paiement des primes d’assurance maladie.

Vincent Bourquin

«Se faire hospitaliser en France. Pourquoi pas»

Genève n’enverra pas ses patients se faire soigner en France à titre expérimental. Même si Pierre-François Unger, le conseiller d’Etat chargé du Département de la santé, n’a rien contre le principe.

Les cantons de Bâle vont mener ces expériences. Pourquoi pas Genève?

J’ai fait part de notre intérêt à Berne. J’étais prêt à construire un projet si Genève était retenu. Cela n’a pas été le cas.

Dans quels domaines ce type de collaborations avec la France voisine pourrait être mené?

La totalité des lits hospitaliers publics du canton sont universitaires. Or, il n’y a pas de raison de penser que tous les cas à traiter ici nécessitent cette offre universitaire. Nous pourrions donc très bien échanger des patients avec les hôpitaux voisins.

Lesquels?

La médecine de pointe, qui coûte cher, a besoin d’une masse critique suffisante de malades. En accueillant des Français de la région, nous pourrions l’atteindre plus facilement. A l’inverse, on pourrait imaginer que certaines opérations, moins pointues et pour lesquelles il existe de longs délais d’attente, soient réalisées en France voisine. Par exemple pour des prothèses de hanches. Un autre domaine de collaboration possible serait les urgences. Si vous vous blessez au pied du Salève, vous êtes pris en charge par les Français, même si la gravité de vos blessures nécessite une hospitalisation à Genève.

Quel serait l’effet économique de ces collaborations?

La médecine universitaire est en moyenne 20% plus chère. Je ne connais pas les tarifs en France, mais je pense qu’en généralisant ces échanges, on arriverait à une baisse des primes d’assurance. Mais nous n’en sommes pas encore là. Et, quoi qu’il en soit, il y aura de fortes résistances. De la part des médecins, des syndicats, et aussi des Genevois eux-mêmes, dont beaucoup voudront toujours être traités en Suisse.

Christian Bernet

La grande colère des médecins hospitaliers allemands

Depuis le 16 mars, les médecins des cliniques universitaires régionales sont en grève à tour de rôle en Allemagne. Plusieurs milliers d’entre eux ont arrêté le travail hier à Freiburg, Ulm, Tübingen ou Heidelberg. Ils revendiquent l’amélioration de leurs conditions d’exercice et une hausse de salaires de 30%.

La grogne est le produit d’un double ras-le-bol. Ils doivent d’abord traiter davantage de malades — 15% de plus depuis dix ans. Simultanément, 10% des hôpitaux ont été fermés, 20% des lits supprimés, et la durée de séjour moyenne des malades a été réduite de 38%.

Les heures supplémentaires s’accumulent — non payées le plus souvent. Les journées de douze heures ne sont pas rares et se poursuivent avec une nuit de garde, qui ne sera rémunérée qu’à 80% des salaires.

Selon le syndicat des médecins, le Marburger Bund, la dénonciation des accords tarifaires par les Länder, la suppression des primes de fin d’année, le gel des salaires, auraient réduit les revenus de 7% environ au cours des dernières années.

Des contraintes lourdes

Les médecins libéraux ont rejoint le mouvement. Plusieurs milliers d’entre eux ont manifesté hier à Francfort. Ils s’insurgent contre les règles de bonus-malus qui permettent au gouvernement de récompenser ceux qui prescrivent le moins de médicaments, et de pénaliser les autres.

Le malaise est si profond que les jeunes médecins deviennent un produit d’exportation! Six à huit mille entament chaque année leur stage dans un hôpital. La moitié d’entre eux va en passer au moins un tiers à l’étranger, en France par exemple, où ils pourront se voir confier la responsabilité du suivi de malades, ce qui est inimaginable en Allemagne.

La Suisse, exil recherché

Mais l’exil favori est sans conteste la Suisse. La concurrence pour décrocher une place dans un hôpital alémanique peut être rude. «On peut s’inscrire deux ans à l’avance. » Le salaire n’est pas seul en cause: les stagiaires allemands s’y sentent aussi «mieux traités», mieux intégrés. La fédération des médecins suisses a déjà enregistré 2000 médecins allemands.

En attendant, les hôpitaux allemands perdent de 150 000 à 600 000 euros par jour. Le syndicat des médecins a lancé un ultimatum aux autorités des Länder: faute d’accord vendredi, il durcira le mouvement, même pendant la Coupe du monde de football.

Michel Verrier
Berlin