< | >

Il est grand temps de cesser de croire…

«Il est grand temps de cesser de croire que nous faisons tout mieux que tout le monde»


Jeudi 27 avril 2006

ASSURANCE MALADIE. Pierre Boillat, président de la deuxième caisse suisse, CSS, est favorable à l’ouverture du marché suisse de la santé. Mais il tient aussi à réinstaurer un climat de concertation avec les prestataires de soins locaux.

Le Temps: Le Conseil fédéral entrouvre aujourd’hui la porte aux assurances qui souhaitent acquérir des prestations à l’étranger. Qu’en pensez-vous? Pierre Boillat: J’y suis favorable. La CSS encourage déjà ses patients au bénéfice d’assurances complémentaires à aller suivre certains traitements, notamment des rééducations, en Allemagne. Nous sommes persuadés qu’il y a aussi des économies à réaliser dans l’assurance de base par ce moyen.

– Vous ne craignez pas une baisse de qualité?

– Il faut cesser de croire que personne ne fait rien aussi bien que nous. On est bien soigné aussi dans les pays qui nous entourent, parfois mieux qu’ici et pour des prix inférieurs. Il est grand temps que nous acceptions que certaines thérapies sont fournies en Suisse à des prix surfaits.

– On ouvre tout grand les portes, alors?

– Ce ne serait pas raisonnable. Les différents acteurs du marché de la santé sont partenaires, pas adversaires. Mais à condition d’y aller petit à petit, oui, je pense que l’ouverture serait une bonne chose pour tout le monde.

– La CSS s’est aussi mise à prospecter des assurés privés sur le marché allemand. Pourquoi?

– D’abord parce que nous avons été sollicités. Notre engagement est limité à 5% de notre offre globale. Nous travaillerons avec des partenaires locaux pour la vente et le remboursement des prestations. Mais c’est une expansion qui nous donne une meilleure assise. Et surtout, c’est l’occasion de faire des expériences: la portée de l’assurance obligatoire a été fortement réduite outre-Rhin, certaines catégories de revenu ne sont pas obligées de s’assurer et le nombre des prestations a été réduit. C’est intéressant de voir ce que nous pouvons offrir dans ce cadre.

– Vous vous attendez à ce qu’on connaisse une évolution similaire en Suisse?

– On ne peut pas l’écarter d’emblée. Je ne crois pas trop à la possibilité de réduire drastiquement la liste de prestations comme le demande l’UDC dans son initiative, mais il faut regarder tout ça de plus près.

– Peut-on encore sauver le système suisse d’assurance maladie?

– Il faut d’abord souligner que ce système ne fonctionne pas si mal que ça. Plusieurs pays qui nous entourent doivent affronter des déficits abyssaux dans ce domaine et ont déjà pris des mesures de rationnement. Nous n’en sommes pas là et nous pouvons espérer réaliser des économies tout en préservant la solidarité.

– Quelles sont vos recettes?

– Nous nous efforçons de promouvoir des offres qui responsabilisent nos assurés. Nous travaillons déjà avec plusieurs réseaux HMO et nous avons mis sur le marché un nouveau produit qui offre des réductions de 8% aux assurés qui acceptent de passer systématiquement par un médecin de famille et d’utiliser des génériques chaque fois que c’est possible. Au 1er janvier, nous avions plus de 100000 assurés de base dans des modèles alternatifs contre moins de 25000 l’année précédente.

– De tels modèles peuvent-ils constituer une alternative à l’abandon du libre choix du médecin, comme semblent le penser certains parlementaires fédéraux?

– Non. Je pense que les deux mesures sont complémentaires. La liberté de contracter rendra les modèles alternatifs plus attractifs. Cela dit, la mise en œuvre devra se faire en partenariat avec les médecins. A l’intérieur des caisses, ce devrait être aux médecins-conseils de nous fournir des critères, et ceux-ci devraient être discutés avec la profession. L’idée n’est pas d’exclure certains praticiens du remboursement mais d’amener tout le monde à des pratiques plus économiques.

– De faire pression, en somme?

– Oui. Mais pas seulement sur les médecins. Certains patients doivent aussi comprendre qu’ils exagèrent et dans l’état actuel des choses, les médecins manquent de moyens pour le leur faire comprendre.

– Le climat actuel n’est pas vraiment à cette concertation…

– C’est vrai, et je le regrette. Je trouve que Santésuisse est parfois trop rigide ou inefficace et je ne vous cache pas que nous nous sommes déjà posé la question d’un éventuel retrait.

– Autre mesure annoncée aujourd’hui, la baisse des réserves des caisses. Qu’en pensez-vous?

– Je n’y suis pas favorable. En cas de coup dur – par exemple de pandémie de grippe aviaire -, nous risquons d’être pris au dépourvu. Mais nous nous adapterons.

– Le niveau actuel de vos réserves?

– 16, 7% pour 2005.

Premier pas vers une ouverture du marché de la santé

Le Conseil fédéral lance des essais pilotes transfrontaliers.

Sylvie Arsever
Pascal Couchepin, avec le soutien de ses collègues du Conseil fédéral, persiste et signe: les réserves minimales des caisses doivent baisser et le potentiel d’économies à réaliser dans l’achat de prestations à l’étranger dans le cadre de l’assurance obligatoire doit être testé, a-t-il annoncé mercredi à Berne.

Associer les cantons

Dès le début de mai, les cantons qui le souhaitent pourront soumettre à l’Office fédéral de la santé publique des projets de collaboration avec des établissements hospitaliers situés dans les zones frontalières limitrophes. S’ils répondent à certaines conditions, ces projets pourront être admis à titre d’essai jusqu’à fin 2009. But de l’exercice: examiner la faisabilité et l’utilité d’un assouplissement du principe de territorialité actuellement contenu dans la LAMal. Plusieurs assurances disent en espérer des économies substantielles.

Les projets pilotes devront associer les cantons, une ou plusieurs assurances et des partenaires étrangers. Ils devront porter sur des prestations bien définies pour lesquelles le partenaire étranger devra s’engager à admettre tous les patients qui en feront la demande. Les assurances pourront encourager la participation par des rabais sur les frais à la charge des assurés – franchises et participation aux frais. Et le projet devra comprendre une évaluation, portant notamment sur l’existence d’une demande, sur la qualité et sur l’économicité.

A ce stade, un canton a d’ores et déjà fait part de son intérêt: Bâle qui a associé trois assurances à sa démarche. Mais d’autres pourraient suivre.

Les réserves à la baisse

Sur la question des réserves des caisses, Pascal Couchepin a mis un peu d’eau dans son vin. Le minimum légal passera de 15% à 10% pour les caisses comptant plus de 150000 assurés comme annoncé et de 20% à 15% pour les caisses affichant entre 150000 et 50000 affiliés. En dessous, en revanche, il reste fixé à 20% et les caisses concernées sont obligées de se réassurer. En outre, le ministre a souligné qu’il s’agissait de minima et que les caisses restent libres de constituer, dans des limites raisonnables, des réserves supérieures.

Ces mesures, a insisté Pascal Couchepin, n’ont pas pour but de réaliser des économies – le niveau total de réserves est en moyenne de 400 francs par assuré – mais d’assainir le marché: les caisses ne doivent pas pouvoir utiliser leurs réserves pour éviter de procéder aux ajustements de primes qui s’imposent.

Dans la même optique, il sera désormais interdit de descendre en dessous du minimum légal. Le but invoqué est d’arriver à une meilleure vérité des primes – voire à des concentrations: il y a encore trop de caisses en Suisse, a asséné Pascal Couchepin. Un autre effet pourrait toutefois être que les caisses, prudentes, n’abaissent que peu leur trésor de guerre.

Le Conseil fédéral a enfin adopté les ordonnances nécessaires à la mise en œuvre de l’accord passé au mois de septembre avec l’industrie pharmaceutique pour une baisse du prix des médicaments hors brevets. Ces derniers seront contrôlés dès l’expiration du brevet, puis deux ans plus tard. Si un médicament est accepté pour une autre application, un contrôle supplémentaire de son prix interviendra après sept ans. Des économies de 250 millions sont attendues.

Propos recueillis par Sylvie Arveser