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Croissance des enfants: l’OMS veut imposer des normes


Vendredi 28 avril 2006

SANTE. L’Organisation mondiale de la santé jure que taille et poids sont affaire de conditions de vie et non de nature.

Voici comment vos enfants devraient se développer physiquement entre 0 et 5 ans. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) assure pouvoir le dire désormais aux parents du monde entier. Elle fonde sa conviction sur une étude menée entre 1997 et 2003 auprès de milliers de bambins originaires de différentes aires géographiques et présentée solennellement jeudi à Genève. Etude dont elle a tiré force courbes et graphiques censés indiquer avec précision l’évolution idéale, à cet âge, de la taille, du poids et de la motricité.

Un même potentiel

L’existence de tels renseignements, considérés comme essentiels par les médecins, n’est pas nouvelle. L’OMS a eu pour référence ces trente dernières années des données recueillies aux Etats-Unis. Et des dizaines de pays ont parallèlement développé leurs propres valeurs, en considérant que plus ces dernières étaient locales, plus elles se révélaient pertinentes. Président de la Société suisse de pédiatrie et pédiatre à Genève, Pierre Klauser abonde dans ce sens: «Après avoir utilisé des courbes conçues à l’étranger, puis, déjà mieux, à Zurich, nous disposons aujourd’hui de chiffres récoltés localement, ce qui est l’idéal.»

Mais voilà. L’OMS, par son initiative, relance le débat et menace de renverser la tendance. Elle assure en effet que ses chiffres à elle sont d’une solidité inédite. Et avance trois arguments pour imposer leur caractère de référence. D’abord, le nombre de cas étudiés: 8440 nourrissons et jeunes enfants. Ensuite, la nature de l’échantillon, composé exclusivement de bambins élevés dans les meilleures conditions: mères non fumeuses au moment de la grossesse, bébés nourris au sein jusqu’à six mois, bonne alimentation et soins de santé garantis pendant les cinq années concernées. Enfin, la similitude des résultats récoltés dans six pays (très) différents: les Etats-Unis, le Brésil, la Norvège, le Ghana, le sultanat d’Oman et l’Inde. Coïncidence improbable avec des chiffres hasardeux.

Et l’OMS en tire une conclusion de portée importante. «Quel que soit l’endroit du monde où ils naissent, les enfants ont le potentiel d’atteindre les mêmes niveaux de taille et de poids pour autant qu’ils bénéficient du meilleur départ possible dans la vie, insiste un document de présentation. Il existe naturellement des différences entre les enfants, mais la croissance moyenne est remarquablement similaire au sein de vastes populations, tant sur le plan régional que mondial. [...] Les différences [...] sont davantage influencées par la nutrition, les pratiques d’allaitement, l’environnement et les soins de santé que par la génétique et l’origine ethnique.»

Nature ou société

L’OMS est si certaine de la qualité et de l’universalité de ses dernières courbes qu’elle ne voit plus en elles de simples repères, comme c’était le cas avec les précédentes, mais comme des normes. En d’autres termes, elle estime que ces valeurs n’indiquent pas comment certains enfants croissent ici ou là mais comment tous les enfants devraient grandir sur la planète. Ce qui signifie que tout bambin s’écartant de ce standard – au-delà d’une certaine marge de tolérance bien entendu – souffre selon elle d’un problème de nutrition ou de santé.

Le nouvel instrument posséderait une vertu essentielle selon l’OMS. Il éviterait l’arbitraire des références nationales, toujours marquées par des situations particulières, les pays riches ayant tendance à considérer un certain surpoids comme la norme, alors que les pauvres voient plus facilement dans la maigreur un phénomène naturel. Conséquence: le jugement porté sur l’état de santé des populations risque de devenir plus sévère dans bon nombre de pays, développés ou non.

Si les enfants indiens peuvent croître comme les autres, il devient en effet moins facile de présenter le faible poids de beaucoup d’entre eux comme le produit de la nature et non pas comme un effet sordide de la misère, soit d’une défaillance de la société. Un raisonnement qui peut être également tenu à l’égard d’un pays comme les Etats-Unis, à la différence près que dans leur cas c’est le problème de l’obésité qui sera ainsi souligné. On le voit, l’outil avantage la critique. L’OMS jure qu’il améliorera la prévention.

Etienne Dubuis