En rationnant la psychiatrie, la politique fédérale s’égare

Mardi 25 juillet 2006
Opinions
La manière dont la psychiatrie est traitée par l’autorité fédérale dans le nouveau régime de remboursement des psychothérapies est l’expression tangible d’une mésestime assez répandue. Cette spécialité compte parmi les grands succès de la médecine du XXe siècle. Et néanmoins, elle est considérée souvent avec méfiance. Pourquoi cette méchante humeur à l’égard d’une discipline qui fait pourtant ses preuves jour après jour?
Difficile de répondre. C’est peut-être que les troubles psychiques ne sont toujours pas perçus comme de vraies maladies. Une autre explication possible est que la psychiatrie ne fait pas usage d’appareils et autres équipements techniques, ce qui pourrait donner l’impression qu’elle n’est pas très sérieuse.
Elle ne repose pas moins sur de grandes percées scientifiques. La découverte de la psychanalyse, par exemple, et une cinquantaine d’années plus tard, l’avènement des premiers neuroleptiques, furent de grands moments de son évolution.
Une conséquence des progrès accomplis est qu’aujourd’hui, nombre de patients évitent un séjour en établissement psychiatrique. Ils suivent un traitement en cabinet médical, ce qui leur permet de mener une vie à peu près normale. C’est bon pour le patient, mais aussi beaucoup moins coûteux qu’une hospitalisation. Et de plus, le patient peut souvent être maintenu ou réintégré plus rapidement dans ses activités professionnelles, ce qui est positif pour l’économie nationale.
Pourtant, c’est précisément ce type de traitements, efficaces et économiques, que les nouvelles dispositions rationnent. Selon l’autorité fédérale, elles devraient permettre à davantage de patients de bénéficier de ces thérapies, celles-ci devenant plus courtes. En clair: on demande aux psychiatres de bâcler leur travail, d’offrir des traitements au rabais. Nos autorités de santé publique voudraient-elles promouvoir la médiocrité en psychiatrie, qu’elles ne feraient pas mieux.
Cette politique est d’autant moins compréhensible que les neurosciences connaissent actuellement un formidable essor. Avec un centre de recherche tel que l’Institut des neurosciences, à l’EPFL, la Suisse figure même au top-niveau mondial du domaine. Ainsi, d’un côté l’on encourage – ce qui est très bien – le développement des connaissances sur le cerveau et son fonctionnement. Et de l’autre, on mesure au compte-gouttes la fourniture des soins dans un terrain où ces mêmes neurosciences ont des retombées pratiques et utiles. C’est tout à fait contradictoire.
On pourrait penser que cette politique a été définie en totale méconnaissance des faits. A moins qu’elle ne tienne à un calcul, à l’approche du renouvellement des Chambres en 2007. Jouer sur l’idée, encore très répandue, selon laquelle les médecins feraient des profits abusifs, peut plaire à des électrices et électeurs courroucés par des hausses répétées de leurs primes d’assurance-maladie – dans une campagne électorale, la méthode ne serait pas plus fallacieuse que de tabler sur des sentiments xénophobes.
En fait, les statistiques montrent clairement que la psychiatrie, de même d’ailleurs que la médecine générale et la pédiatrie, ne sont pas des spécialités lucratives. Les psychiatres s’estiment – à juste titre – victimes d’un procès d’intention. Et la politique qui en est l’instigatrice navigue à court terme. Car elle pourrait bien aussi décourager des jeunes médecins de choisir cette spécialité dans laquelle il y a carence déjà aujourd’hui – la crise à venir est programmée.
L’invité Jean-Jacques DAETWYLER Chroniqueur scientifique

