La FMH délivre sa panacée: les réseaux de médecins

Mardi 29 août 2006
La Commission des Etats s’est laissé séduire par le concept de la Fédération des médecins suisses. – Le président de la FMH,le Genevois Jacques de Haller,explique comment cela fonctionne. – Pour les patients, on s’achemine d’une manière ou d’une autre vers la limitation du choix de leurs médecins.
Un petit ou un gros bobo? On décroche aujourd’hui son téléphone pour obtenir un rendez-vous chez le médecin qui nous convient. Ce ne sera certainement plus le cas dans un avenir proche. Car même si l’idée d’accorder aux assureurs le droit de choisir quels praticiens ils remboursent a été enterrée par les sénateurs la semaine dernière, le libre choix du médecin par les patients va être restreint.
En effet, le concept de gestion des soins (managed care) qui a séduit la Commission des Etats repose essentiellement sur le principe de réseaux de médecins traitant le cas de chaque malade de manière globale. Ceux qui y adhérent paient moins cher mais n’ont plus, en principe, une fois choisi leur médecin de premier recours, le libre accès aux spécialistes.
Ce concept, tricoté par la Fédération des médecins suisses (FMH), se trouve au centre des débats lors de cette rentrée politique. Il sera du reste certainement commenté par Pascal Couchepin, qui rencontre aujourd’hui la presse pour sa traditionnelle balade médiatique à l’île Saint-Pierre. Le chef du Département de l’intérieur a choisi cette année la santé comme thème.
Les réseaux de médecins sont-ils la panacée? C’est en tout cas l’avis du président de la FMH, le Genevois Jacques de Haller. Il s’explique.
Quel est le principe d’un réseau de médecins?
Plusieurs praticiens s’associent pour travailler en s’appuyant les uns sur les autres. Le cas de chaque patient est géré de manière globale par un médecin répondant (care manager).
Quelles sont les conséquences pour les patients?
Un malade est pris en charge par un seul praticien, en principe un médecin de premier recours, qui supervise l’ensemble de son dossier médical. Il l’oriente au besoin vers un spécialiste, commande des examens, des radiographies, des analyses. Ce médecin répondant a tout en main. Le patient se sent sécurisé. Et, plus important encore, on sait que dans un réseau la qualité des soins augmente.
Mais on ne peut choisir ni son médecin répondant ni ses spécialistes.
C’est là où le système doit rester très souple. On peut imaginer différents cas de figure, allant du HMO – très fermé et contraignant – au simple regroupement médical. On peut s’adapter, de cas en cas, aux désirs des patients, aux caractéristiques d’une région, aux besoins des assureurs. Si le réseau comprend plusieurs médecins exerçant la même spécialité, le patient aura un large choix. Le réseau peut aussi travailler avec des spécialistes qui ne sont pas dans la structure et offrir aux patients un éventail plus large encore. Il faut surtout éviter le modèle normatif, à la française.
Comment inciter les gens à adhérer à ces réseaux?
Notre proposition est de fixer leur participation aux frais médicaux à 10%, comme c’est le cas actuellement, et en faisant payer 20% à ceux qui ne rejoignent pas un réseau. Des déductions de primes sont aussi une possibilité.
Le médecin répondant est-il obligatoirement un généraliste?
La plupart du temps, oui. Mais selon les patients, il peut s’agir d’un psychiatre, d’un gynécologue ou encore d’un endocrinologue, si le patient est diabétique.
Et comment pensez vous encourager les médecins à se regrouper?
Il faut faire un travail de persuasion, surtout en Suisse romande où les réseaux ne sont pas très développés – contrairement à la Suisse alémanique où ils existent depuis dix ans. Si chacun choisit librement ses partenaires, il peut être agréable de travailler moins seul. En outre, la loi du marché sera un argument de poids. A force que des patients demandent à leur médecin d’adhérer à un réseau, cela finira par le convaincre. Un praticien sera aussi rémunéré pour sa gestion des cas.
Votre concept sonne le glas d’une idée chère aux assureurs: la liberté de rembourser les médecins de leur choix. Comment allez-vous les convaincre?
Chaque réseau signera un contrat avec les caisses. Le tarif sera en principe le Tarmed, mais on peut imaginer une rémunération par patient. Là aussi, la souplesse est la clé. Mais l’argument-choc, c’est qu’un réseau permet de diminuer les coûts de 8 à 20%. C’est prouvé.
L’Europe aime les aiguilleurs médicaux!
La plupart des pays de l’Union européenne connaissent le système des «aiguilleurs en blouse blanche» qui examinent tout d’abord leur patient avant de les envoyer vers un spécialiste en cas de besoin.
France. Depuis peu, chaque patient âgé de plus de 16 ans désigne son «médecin traitant» qui peut être soit un généraliste, soit un spécialiste. Il est chargé de coordonner l’information médicale du patient.
Il appartient au «médecin traitant» de confier, le cas échéant, son malade à un autre praticien, généralement un spécialiste, appelé «médecin correspondant». La Sécurité sociale rembourse alors les frais selon les taux habituels.
Certes, ledit patient peut consulter directement un spécialiste, mais il doit alors y aller de sa poche! En effet, il prendra à sa charge la moitié, environ, des frais. En outre, les spécialistes consultés sans l’étape du «médecin traitant» sont autorisés à pratiquer des dépassements d’honoraires qui ne sont pas remboursés par la Sécurité sociale.
Toutefois, les patients d’outre-Jura peuvent se rendre directement chez le dentiste ainsi que chez l’ophtalmologue, le gynécologue et le psychiatre, sous certaines conditions.
Français peu enthousiastes
Cette législation récente n’a pas soulevé l’enthousiasme des Français dont on sait l’affection modérée à l’endroit des réformes. Selon un sondage IFOP, 59% d’entre eux se déclarent persuadés que ce changement ne réduira pas le déficit de la Sécurité sociale et 40% y dénoncent une inégalité dans l’accès aux soins. Cela dit, cette réforme n’a pas dû changer fondamentalement les habitudes des patients puisque d’après un sondage SOFRES, 92% des personnes interrogées chez notre voisin disposent d’un médecin traitant.
Allemagne. Les patients qui relèvent du régime général payent une somme forfaitaire de 10 euros (15,80 francs) par trimestre et par maladie lors des consultations chez un généraliste. Il ne verse pas ce forfait chez un spécialiste, si c’est un omnipraticien qui a prescrit cette visite.
Italie. Les patients sont inscrits auprès d’un médecin de quartier. C’est lui qui décide de confier ses malades à des spécialistes. Si le malade consulte directement le spécialiste, il devra payer lui-même la consultation.
Pays nordiques. Le passage par un généraliste est indispensable si l’on veut être remboursé correctement. Mais il est possible de se tourner vers le secteur privé moyennant finances.
Espagne. Pour les patients qui relèvent de la santé publique – c’est-à-dire la très grande majorité d’entre eux – il est obligatoire de passer par un généraliste avant de consulter un spécialiste. A peu près le même système prévaut aux Pays-Bas.
Portugal. Le patient doit tout d’abord consulter le centre médical de son quartier. Celui-ci l’adressera à un spécialiste. Et, seulement à cette condition, le malade pourra être remboursé.
Couchepin: «Inutile de s’arc-bouter»
Dieu sait qu’il y tenait, à son idée! Et pourtant, face à la décision des sénateurs de ne pas supprimer l’obligation de contracter, Pascal Couchepin fait contre mauvaise fortune bon cœur. «Il a lancé cela pour alimenter le débat il y a quelques années», explique son conseiller personnel Jean-Marc Crevoisier, «mais comme l’idée, politiquement, est difficile à faire passer, cela ne sert à rien de s’arc-bouter. Le dossier se débloque. Il faut aller de l’avant. Nous reviendrons à la suppression de l’obligation, pour les assureurs, de rembourser tous les médecins. Mais plus tard. »
Du côté des caisses maladie, qui réclament à grand cri le droit de choisir avec quels médecins elles travaillent, on se montre conciliant. Nello Castelli, porte-parole de santésuisse: «Il existe désormais une plate-forme de discussion, même si nous ne sommes pas d’accord d’en exclure la fin de l’obligation de contracter. »
Mots-clés
Managed care: terme qui s’applique à des formes d’organisation et des instruments servant à gérer les soins de santé. Son but est de rendre la prise en charge et le traitement des patients les plus efficaces possibles. Tout en optimisant les coûts engendrés.
Care manager: c’est un gestionnaire de soins. Il est le premier contact d’un patient et assume la gestion du dossier de celui-ci d’un bout à l’autre. En règle générale, il s’agit d’un généraliste, mais il peut aussi être psychiatre, gynécologue, voire un autre spécialiste. Il coordonne tous les soins apportés aux patients et répond du suivi du traitement.
Pascale Zimmermann et Jean-Noël Cuénod

