Le message de Couchepin à l’île Saint-Pierre…
Le message de Pascal Couchepin à l’île Saint-Pierre: la santé peut rapporter gros

Mercredi 30 août 2006
OPTIMISME. La croissance des primes ralentira en 2007. Le moment pour le conseiller fédéral de rendre les médias sensibles au potentiel de développement que recèle le marché de la santé. Auquel il invite à ne pas couper les ailes.
La santé, ce ne sont pas seulement des coûts qui prennent l’ascenseur année après année. C’est aussi un marché florissant qui génère une valeur ajoutée brute de 59 milliards par an et occupe plus d’un demi-million de personnes en Suisse. Tel est le message que Pascal Couchepin a voulu faire passer à l’occasion de sa rencontre annuelle avec les médias à l’île Saint-Pierre.
Ce message, le conseiller fédéral espère qu’il sera d’autant mieux entendu que l’année 2006 se termine en beauté sur le plan des coûts. Diverses mesures ponctuelles, dont la plus retentissante concerne le prix des médicaments, ont commencé à entraîner des économies visibles, qui se répercuteront sur la hausse des primes en 2007 et 2008. La première s’annonce en tout cas modérée: +3%, la croissance la plus basse depuis longtemps. C’est donc le moment de regarder les choses de plus loin. Et en plus rose.
Le marché de la santé n’est pas seulement important pour la Suisse. Il est en pleine mutation et peut même «être considéré comme le moteur potentiel de la prochaine relance de l’économie». C’est Stefan Sigrist, senior researcher au Gottlieb Duttweiler Institute, qui l’affirme dans une étude que lui a commandée le Département fédéral de l’intérieur.
La santé aujourd’hui ne se limite plus à ne pas être malade. C’est un capital qu’on entretient, un état général de bien-être dont on jouit, un bien pour lequel on est prêt à dépenser toujours plus. En marge d’un marché de la guérison florissant s’est donc créé un marché de la santé où s’échangent alicaments, produits bio, centres de wellness et de fitness, entre autres. Leur potentiel de développement est renforcé par l’évolution démographique. De plus en plus de patients âgés vivent longtemps avec des affections multiples et complexes et la génération nantie des baby-boomers entre dans le troisième âge avec l’intention d’entretenir encore longtemps sa forme.
Cette évolution comporte des dangers. Elle met la solidarité intergénérationnelle à l’épreuve. Elle risque aussi de créer une vision absolue et tyrannique de la santé et des pressions accrues sur les personnes qui adoptent des modes de vie incorrects – tabagisme, obésité, etc. Ce dernier risque est d’autant plus important que l’écart se creuse entre ceux qui prennent toujours plus de décisions (alimentation, modes de déplacement, loisirs, etc.) en fonction de leur santé et ceux qui prennent des risques accrus.
Mais elle présente aussi des opportunités. De développement économique d’abord. Mais aussi d’innovations technologiques réservées d’abord au marché privé. Une situation, estime Stefan Sigrist, qui profite à tout le monde: une fois leur efficacité prouvée et leur prix abaissé – une évolution commune pour les nouvelles technologies -, ces innovations pourront profiter à tout le monde via l’assurance de base. Il suffit d’attendre. Les mécanismes économiques qui s’imposent toujours plus peuvent aussi amener à la création d’offres de soins standardisées et avantageuses comparables à celles qu’ont apporté les low cost dans le domaine de l’aviation. Enfin, l’individualisation du comportement des consommateurs de santé et la spécialisation croissante des prestataires de soin font apparaître de nouveaux besoins: conseil, orientation, gestion de maladie, notamment.
Face à tous ces potentiels ded éveloppement, la Suisse est bien placée. En matière de recherche pharmaceutique certes, mais aussi d’offre médicale et hospitalière. A condition, pour le secteur suisse de la santé, de s’adapter vite et énergiquement aux mutations en cours.
Quelles conséquences politiques Pascal Couchepin tire-t-il de ces prévisions? Prudentes: la solidarité doit rester garantie, y compris entre ceux qui font preuve de discipline dans le domaine de la santé et ceux qui prennent des risques. Mais il faut laisser le marché gérer seul le domaine en expansion des «plus» en matière de santé: médecines complémentaires (qui sont discutées aujourd’hui au Conseil fédéral), innovations de confort notamment. Bref: le conseiller fédéral plaide pour une «médecine à 1000 vitesses» et prend date. Pour faire changer les mentalités il faut du temps, et l’initiative COSA, à laquelle il s’oppose, démontre bien que la gauche a enfin compris le message qu’il a lancé en 2003 déjà: l’avenir de l’AVS n’est pas assuré.
Et maintenant, un peu de politique!
Commentaire.
Le vent d’optimisme que Pascal Couchepin veut faire souffler sur les questions de santé est bienvenu. Il permet de voir les prestataires de soins comme des agents économiques indispensables plutôt que comme des sangsues avides de l’argent des primes. Et de comprendre les efforts qu’on leur demande en matière d’efficience comme un moyen de les rendre plus conquérants face aux nouvelles opportunités plutôt que comme une forme institutionnalisée de l’avarice.
Le rapport sur lequel il fonde ce nouvel état d’esprit, toutefois, soulève aussi des questions préoccupantes.
L’enthousiasme économique suscité par les différents secteurs de la santé, d’abord, varie considérablement. Les soins de longue durée aux grabataires ou la psychiatrie, par exemple, en soulèvent moins que les biotechnologies et le génie génétique. Le risque existe que la recherche de l’excellence soit, elle aussi, inégalement répartie.
Le danger de désolidarisation entre ceux qui mènent une vie saine et les autres est, lui aussi, très réel. Et d’autant plus préoccupant qu’il a une face sociale: la prévention est souvent l’apanage des personnes bien formées qui disposent d’un revenu élevé et d’un travail gratifiant.
Cela n’enlève rien aux potentialités très réelles mises en évidence par le rapport présenté hier, ni à la nécessité de les exploiter. Mais cela montre qu’en matière de santé, innovation, inventivité et efficience doivent aussi être le fait de l’action politique. Or, sur ce dernier point, Pascal Couchepin est, à ce stade, nettement moins disert.
Sylvie Arsever

