De plus en plus d’enfants finissent ivres aux Urgences

Jeudi 16 novembre 2006
En Suisse, trois à quatre adolescents sont admis chaque jour dans les hôpitaux pour une intoxication à l’alcool.
C’est le constat qui ressort d’une récente étude réalisée par l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies (ISPA). Et ces résultats ne représentent que la pointe de l’iceberg. Ils ne tiennent pas compte des jeunes pris en charge par leur médecin, un centre d’accueil ou la police.
Genève n’échappe pas à la règle. «Nous recevons en moyenne un enfant par semaine pour des intoxications aiguës. Parfois des mômes de 11-12 ans, même si ces cas sont rares», informe le professeur Alain Gervaix, chef du Service d’urgences pédiatriques des HUG. Qui s’inquiète de la progression «de ce phénomène relativement nouveau chez nous».
Ainsi, sept fois plus de cas ont été recensés dans son service en dix ans. L’année dernière, les Urgences pédiatriques ont accueilli 42 enfants sévèrement enivrés (voir l’infographie).
«Il faut se pencher sur la banalisation des soirées arrosées. Plusieurs enfants terminent aux soins intensifs, chaque année, pour des problèmes respiratoires», avertit le professeur.
«Certains ados considèrent qu’une fête sans alcool n’est pas une fête, renchérit Daniele Zullino, médecin chef du Service d’abus de substances des HUG. Ils se retrouvent le plus souvent dans les parcs avec leur propre alcool fort. » C’est le phénomène du «binge drinking», soit la consommation occasionnelle mais excessive avec l’intention de se saouler.
Et le docteur Zullino de commenter l’étendue du phénomène: «On le perçoit aujourd’hui dans toute la Suisse, mais aussi chez nos voisins français, allemands, italiens ou espagnols. » Cette «mode» était jusqu’à présent surtout connue dans les pays nordiques ou anglo-saxons.
Sociabilisation déficitaire
«Des jeunes commencent par des excès le week-end et finissent parfois toxico-dépendants. Car ils consomment souvent d’autres substances, comme le cannabis. Ils sont aussi friands d’Internet, de SMS et de jeux… Leur sociabilisation est donc plutôt déficitaire», ajoute le docteur Zullino. «Dans certaines écoles, on recense un tiers d’élèves souvent intoxiqués à l’alcool et au cannabis. Les jeunes hommes sont davantage touchés par ce fléau que les femmes. »
Une ivresse qui entraîne de graves conséquences
Jusqu’ici, les spécialistes partaient du principe qu’une dépendance ne se développait qu’après de très nombreuses années. Sur les 1300 jeunes hospitalisés pour des problèmes d’alcoolisme dans notre pays en 2003, 400 ont pourtant dû être traités pour une dépendance!
Or la consommation excessive est particulièrement risquée pour les adolescents, car leur corps et leur psychisme sont très sensibles à l’alcool.
Mais les jeunes victimes se rendent rarement compte des graves conséquences que leur ivresse peut entraîner. Aiguë, elle peut même être mortelle.
A côté des effets classiques d’une intoxication, comme les trous de mémoire, les maux de tête et les nausées, la littérature scientifique évoque aussi les accidents, les blessures, les violences et les comportements agressifs, les relations sexuelles non protégées, la dégradation des relations sociales, les problèmes avec l’autorité et les mauvais résultats scolaires.
Des excès qui mènent au coma éthylique
Mais comment faire sortir ces jeunes intoxiqués de leur spirale infernale? «Les ados viennent rarement spontanément vers des spécialistes. Il faut en général une hospitalisation ou un problème avec la justice pour qu’ils sollicitent de l’aide», répond Marina Suchet, psychologue qui travaille à la consultation des Acacias, dépendant du Service d’abus de substances des HUG.
Et de quelle manière réagissent les parents? «Certains sont préoccupés par la situation, d’autres sont beaucoup plus permissifs face à l’alcool», poursuit la psychologue. «Boire un verre fait certes partie du contexte social. Mais les familles doivent assumer leur responsabilité en redéfinissant ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Il faut donc qu’elles réagissent si leurs enfants sont régulièrement éméchés», recommande le docteur Zullino. «Sinon leur progéniture va développer les mêmes problèmes que les consommateurs d’héroïne, avec des difficultés scolaires pouvant avoir des répercussions sur leur avenir. Certains jeunes ne recherchent pas seulement à être plus gais sous l’emprise de l’alcool, ils essaient de s’intoxiquer le plus vite possible, quitte à tomber dans le coma!» Pour contrer cette bombe à retardement, pas question de tout miser sur la prévention. «Elle n’a pas donné les résultats escomptés», regrettent le Dr Zullino et Marina Suchet. Les experts préconisent un dépistage précoce: «On peut intervenir de façon efficace et rapide si le jeune est motivé. Il faut pour cela une vraie prise de conscience entre ses problèmes et son alcoolisme. Il faut aussi qu’il reconnaisse la perte du contrôle de soi dû à la boisson. Il faut, enfin, qu’il soit prêt à affronter son milieu qui le pousse à consommer. La pression des pairs est souvent déterminante. »
Laurence Bézaguet

