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Le burnout: une maladie qui n’existe pas?


Dimanche 17 décembre 2006

Le «craquage» serait un mot socialement acceptable pour parler de la dépression.

Le terme «burnout» connaît depuis quelques années une popularité extraordinaire. Experts, médias et profanes s’accordent à voir en lui l’envers de notre société individualiste qui demande toujours plus, sans offrir de sécurité en retour. Les conférences sur ce «mal» font systématiquement salle comble et tout le monde connaît aujourd’hui au moins une victime du fameux «craquage». Bref, le diagnostic est dans toutes les bouches et plus personne ne songe à le remettre en question.

Enfin presque. Deux psychothérapeutes allemands, Andreas Hillert (psychiatre) et Michael Marwitz (psychologue) de la Clinique Roseneck de médecine psychosomatique à Prien am Chiemsee en Bavière, viennent en effet de jeter un pavé dans cette mare sans rides en publiant Die Burnout Epidemie (L’épidémie du burnout).

Cet ouvrage passionnant et solidement étayé passe au crible l’histoire et la fonction que ce concept remplit aujourd’hui dans notre société. Leur conclusion peut sembler iconoclaste: le burnout n’est pas un diagnostic, mais une coquille vide aux contours flous, inutilisable sur le plan thérapeutique. Bref, en tant que maladie, le burnout n’existe pas.

«Le burnout ne figure pas parmi les diagnostics de la CIM (voir encadré) de l’OMS, rappelle Michael Marwitz. A raison: avec plus de 150 symptômes, le burnout est éminemment évasif et rend la maladie qu’il est censé décrire complètement insaisissable. »

Andreas Hillert et Michael Marwitz ont notamment évalué en détail les questionnaires visant à «objectiver» l’existence d’un burnout chez les patients. «En réalité, ces questionnaires mesurent ou quantifient le stress, l’angoisse, l’émotionalité, la difficulté à dire non ou la déprime», explique encore Michael Marwitz.

Pour Andreas Hillert et Michael Marwitz, la popularité du terme «burnout» dans de nombreuses couches sociales (voir encadré) témoigne de son importance pour le profane contemporain: c’est un concept dans lequel chacun se reconnaît parce qu’il peut l’investir de sa propre histoire.

«Ce phénomène est l’expression d’un énorme malaise lié à la culture actuelle du travail, de la pression et du rendement, souligne Michael Marwitz. Il n’y a d’ailleurs aucun mal à ce que les profanes l’utilisent pour mettre le doigt sur quelque chose qui ne va pas et aller chercher de l’aide. Sur le plan scientifique et médical, en revanche, il est inutilisable. Le burnout est une construction théorique, empiriquement invérifiable, inutile, voire dommageable, car elle peut aveugler le thérapeute sur le trouble dont souffre véritablement son patient. Or très souvent, le label burnout dissimule une dépression profonde qui doit absolument être traitée. »

Cette position qui vise à déloger le burnout de son piédestal risque toutefois d’être difficile à imposer. D’un côté parce que le burnout est extrêmement rentable: il fait vendre la pléthore de modes d’emploi pour «vaincre le burnout» qui se presse sur le marché et fait vivre nombre de cliniques et de cabinets spécialisés. Par ailleurs, à l’heure actuelle, il n’existe aucune affection dont les victimes s’«outent» aussi facilement.

Même les personnalités publiques (politiques, stars du show-business, managers, sportifs d’élite) ne rechignent pas à «avouer leur burnout». Pourquoi?

«L’imaginaire collectif actuel fait du dépressif un perdant qui ne peut s’en prendre qu’à lui-même, rappelle Michael Marwitz. A l’inverse, le diagnostic du burnout ne torpille pas l’estime de soi. Au contraire, il vous confère une aura héroïque qui vous dédouane de tout et vous absout. Si vous avez craqué, c’est de la faute du système. Vous, vous avez tout donné. Annoncez à l’assemblée lors d’une party que vous êtes victime d’un burnout, tout le monde hochera la tête d’un air compréhensif. Mais dites que vous souffrez d’une dépression et tout le monde vous évitera. »

Le burnout est donc un diagnostic confortable, «mais qui occulte les véritables problèmes liés au monde du travail et aux attentes de la société, souligne Michael Marwitz. Or si la pression et les exigences continuent de croître au même rythme effréné, il se pourrait qu’un jour le burnout ne rencontre plus la même adhésion et passe dans la catégorie des diagnostics de luxe désuets, comme la neurasthénie au début du XXe siècle. Les victimes de dépression seront toujours là. Mais la question de la stigmatisation des maladies psychiques, elle, n’aura pas avancé d’un pouce».

Catherine Riva