«je vis depuis onze ans sous prescription d’héroïne»

Jeudi 21 décembre 2006
Hier, le Conseil national a approuvé la révision de la Loi sur les stupéfiants, qui entérine la prescription d’héroïne. – Toxicomane depuis plus de trente ans, Marco raconte comment ses visites au local d’injection ont changé sa vie. – La Suisse a été pionnière dans le domaine. A Genève, les spécialistes tirent un bilan positif.
«Je suis quelqu’un de parfaitement normal. Simplement, j’ai besoin de mon traitement. » Marco, 50 ans, vient de s’injecter sa dose sous l’œil bienveillant d’une infirmière. Sa maladie à lui? La toxicomanie.
Malgré la prise d’héroïne, il paraît totalement lucide, le regard net. Il faut dire que ce père et grand-père de famille, toxicomane depuis plus de trente ans, a drastiquement réduit sa consommation. «Quand j’ai commencé le programme de prescription d’héroïne, il y a onze ans, j’en étais à 380 milligrammes trois fois par jour. Maintenant, je prends entre 45 et 60 mg matin, midi et soir. »
Marco, opéré trois fois pour des hernies discales, est à l’assurance invalidité. Il était parmi les premiers bénéficiaires du Programme expérimental de prescription de stupéfiants (PEPS), quand celui-ci a démarré à Genève en 1995. Cela a changé sa vie. «Ça m’a permis de ne plus aller en tôle. Et la violence ne fait plus partie de ma vie. Le PEPS a sorti beaucoup de monde du milieu. » Le milieu, c’est la rue, où les toxicomanes passent le plus clair de leur temps à chercher comment se procurer leur produit et l’argent pour le payer. Par tous les moyens. «J’ai volé des sacs à main, braqué des pharmacies, confie-t-il. Et je me suis mis à dealer. Quand je me vois, je me dis que j’ai de la chance comparé à ceux qui sont encore à la rue. Je ne m’en sors pas trop mal: je n’ai pas le sida, je n’ai pas attrapé de maladie, à part l’hépatite. »
L’échec de la méthadone
En effet, Marco revient de loin. Première piqûre à 14 ans, puis maison de correction. Sorti à 18 ans, il devient complètement accro. Puis il part en stop pour la Turquie, le Pakistan, l’Inde, la Thaïlande. «Des pays où on trouve un produit meilleur qu’ici. » Après ça, il atteindra le fond du trou.
Avant la prescription d’héroïne, il a tout essayé: les sevrages, les cures de méthadone. En vain. «Je ne supportais pas la méthadone, mon corps la rejetait. » Et surtout, elle ne procure aucun plaisir. «Il n’y a pas de flash. Et j’aime le geste, voir le sang monter dans la seringue et se mélanger à l’héroïne, des plaisirs vicieux. Alors la méthadone, on la revendait pour s’acheter de la poudre. » Pourtant, c’est indirectement la méthadone qui sera son salut. Car c’est lors d’une cure qu’il rencontre sa future femme.
Ensemble ils entrent au PEPS. «Au début, on ne visait pas l’abstinence, on venait pour le produit. » Elle réussit pourtant à arrêter l’héroïne avant sa première grossesse, rechute, puis arrête définitivement à la seconde. Leurs enfants ont aujourd’hui 8 et 2 ans. Ils ignorent tout de cette histoire. C’est pour eux que Marco veut s’en sortir. «Une fois qu’on a arrêté, il faut un but. Moi, c’est tout ce que nous avons réussi à créer avec ma femme. Quand je pense à l’état dans lequel nous étions… Aujourd’hui, nous sommes devenus des gens comme les autres. » Lui a encore une fille de 27 ans, née d’une première union et elle-même mère de deux enfants. Elle aussi est au PEPS.
Autant dire qu’il ne faut pas parler à Marco de supprimer ce programme. «Ici, nous sommes entourés par les infirmières, les médecins, les assistants sociaux. Tout seul, on ne peut pas s’en sortir. Mais avec les réductions de moyens et de personnel, les infirmières ont de moins en moins le temps de parler avec nous. On est en train de nous couper toutes nos relations sociales. »
Et l’abstinence pure et dure, prônée par certains parlementaires? «L’abstinence est un choix personnel et un travail à long terme. On ne peut pas la décréter par un vote. »
Antoine Grosjean
La loi ressuscitée
La prescription d’héroïne pour le traitement des toxicomanes restera possible. Le Conseil national a ancré hier ce principe avec la politique des quatre piliers dans la Loi sur les stupéfiants, qu’il a adoptée par 108 voix contre 65.
L’UDC, soutenue par Claude Ruey (PLS/VD) et Christian Waber (UDF/BE), a proposé en vain de renoncer à la prescription d’héroïne. La distribution étatique de drogue est une aliénation de la dignité et de la liberté de l’être humain, a martelé Oskar Freysinger (UDC/VS). La politique actuelle a au contraire montré de bons résultats, avec une diminution du nombre de décès, de personnes dépendantes et de la criminalité, a souligné Anne-Catherine Menétrey (Verts/VD). Le médecin Felix Gutzwiller (PRD/ZH) a abondé dans ce sens, en rappelant que l’on dispose de dix ans d’expérience en la matière.
Les programmes sont soumis à des contrôles stricts, qui doivent garantir une amélioration de la situation du malade, a relevé Pascal Couchepin.
Effacer l’échec de 2004
La semaine passée, le National a fixé les objectifs de la loi, parmi lesquels figure l’encouragement de l’abstinence. Après l’échec du projet gouvernemental en juin 2004, le National se prononçait sur un nouveau texte rédigé par sa commission, qui n’inclut pas la dépénalisation du cannabis.
Centré sur les éléments qui n’avaient guère été contestés en 2004, le projet inscrit dans la loi la politique des quatre piliers: prévention, réduction des risques, thérapie, répression. (ats)
Genève, cas unique en Suisse romande
«Nous pratiquons la prescription d’héroïne depuis octobre 1995. L’expérience de ces onze années démontre que c’est un traitement extrêmement efficace. » Aux Hôpitaux universitaires de Genève, le docteur Daniele Zullino est chef du Service d’abus de substances. «La loi ne devrait rien changer à notre pratique, estime-t-il, car elle est déjà bien validée. »
Une quarantaine de patients sont actuellement en traitement dans ce service unique en Suisse romande, où l’on prescrit des comprimés et des injections d’héroïne. Le traitement dure en moyenne un peu moins de trois ans, mais certains plus de cinq ans. Les avantages? Ils sont nombreux. «On ne perd pas les patients, explique le docteur. En six mois, la consommation parallèle disparaît ainsi que leur activité délictuelle, et ils avancent dans leurs projets. Vient ensuite la réintégration sociale; les patients renouent avec leur famille. Certains vont jusqu’à retrouver du travail. »
L’activité du Service est suivie de près par des enquêtes. Avec les années, celles-ci fournissent aux spécialistes une appréciation scientifique très valide. Il est le lieu de visites fréquentes de médecins étrangers. On vient de France, Belgique ou du Québec analyser les méthodes suisses. «Nous sommes à la pointe dans ce domaine, dit le docteur. Hormis la Grande-Bretagne, la Suisse a été le premier pays d’Europe à prescrire l’héroïne. »
La méthode se révèle aussi très positive au niveau du coût, direct ou indirect. Un patient du Service revient moins cher à la société que si on le laisse se débrouiller seul. Il coûte aussi beaucoup moins cher que les dégâts dus à l’alcool.
Alain Dupraz

