Ces médecins cubains envoyés pour soigner des Vénézuéliens et devenus «déserteurs»
![]()
Vendredi 30 mars 2007
AMERIQUE LATINE. En mission pour La Havane afin d’aider les pays «frères», certains Cubains ont demandé l’asile.
Le regard soupçonneux, Gustavo* reçoit sur le pas de sa porte, dans un quartier populaire de Bogota. Arrivé clandestinement en Colombie il y a cinq mois, le Cubain craint toujours les mouchards. Jusqu’à l’an dernier, il faisait partie des 13000 médecins envoyés par La Havane soigner gratuitement les Vénézuéliens des quartiers pauvres. Jusqu’à ce qu’il fasse sa valise, «un jour férié, à 4 heures du matin».
«J’étais surveillé»
Après une odyssée en bus, il est devenu, comme des centaines de diplômés cubains en mission à l’étranger, un «déserteur» aux yeux du régime. La Havane envoie ces médecins ou entraîneurs sportifs par milliers pour aider les pays «frères», comme le Venezuela ou la Bolivie, mais aussi au Honduras, en Haïti. Quelques-uns, comme Gustavo, réussissent à tromper la surveillance castriste. «Dès avant le départ de l’île, explique Mauricio*, un entraîneur lui aussi en fuite, la discipline et la conviction du travailleur sont étudiées. Comme je voyais bien que j’étais surveillé, raconte-t-il, je ne faisais jamais aucun commentaire politique.»
A l’arrivée au Venezuela du président socialiste Hugo Chavez, les Cubains sont contraints à une vie quasi monacale. A Barinas, par exemple, dans l’intérieur du pays, les médecins vivent entre eux dans des maisonnettes en contrebas du centre de santé, fuient la presse et les conversations. «Il m’était interdit de dépasser une relation purement professionnelle avec les Vénézuéliens», raconte Mauricio. Un de ses collègues, se rappelle-t-il, a été rapatrié pour s’être absenté une semaine sans autorisation. Il doit être aujourd’hui rétrogradé «au travail dans les champs», suppute-t-il.
Malgré la surveillance, Gustavo est parvenu à joindre depuis des téléphones publics des amis d’étude exilés à Miami, et a obtenu le numéro de compatriotes en fuite à Bogota. Il profite d’une permission d’une journée, et de gendarmes vénézuéliens crédules, pour passer la frontière colombienne. «Je savais qu’il n’y avait pas de retour possible», dit-il en estimant de huit à quinze ans de détention la peine des déserteurs. A son arrivée à Bogota, il a dû s’installer dans une chambre avec d’autres fuyards. Une église locale aide les croyants, les amis de Miami envoient des virements… Tous vivent «au jour le jour» en attendant d’obtenir des papiers.
Aujourd’hui, quatre de ses colocataires ont pu prendre l’avion pour Miami, et Gustavo attend toujours de décrocher son visa américain – une nouvelle réglementation facilite son attribution aux médecins cubains. Mais l’entraîneur Mauricio, qui se l’est vu refuser, désespère de trouver un pays d’accueil. La Colombie conservatrice, qui a 56 cas de Cubains à l’étude, a refusé l’asile aux trois quarts de ces compatriotes depuis 2002. «Dans quelques jours, je serai clandestin ici aussi», calcule-t-il.
En attendant, Gustavo donne des consultations gratuites dans le quartier avec, toujours sur lui, la photo de sa femme et de ses enfants. Dans trois ans, espère le «déserteur», conformément aux textes cubains, il pourra les retrouver loin de La Havane.
* Prénoms fictifs
Vincent Taillefumier, Bogota
Les proches de Castro promettent son retour aux affaires
Le Lider maximo vient de publier une lettre à l’intention de George Bush.
A Cuba, la formule consacrée pour décrire la situation actuelle tient en une phrase: «Cuba sans commandant en chef, mais avec Fidel.» Fidel Castro, absent du pouvoir depuis juillet 2006 en raison de graves problèmes intestinaux, continue à alimenter les spéculations à son sujet. Même si son frère Raul occupe le pouvoir à titre provisoire, le Lider maximo s’emploie à exister. Encore, toujours. Tout en restant très discret sur son état de santé, secret d’Etat oblige. Le comandante en jefe vient de publier, en une de l’édition électronique du Granma, organe officiel du régime, un pamphlet démolissant les projets sinistres de George Bush de «convertir les aliments en combustible».
Il y a quelques jours, c’est même la ministre de l’Industrie de base cubaine, Yadira Garcia, qui a promis que Fidel allait bientôt revenir aux affaires. Le président bolivien Evo Morales, proche du leader cubain, a même fixé une date de son retour: le 28 avril prochain, à l’occasion du troisième anniversaire de la création de l’Alternative bolivarienne des Amériques. A la fin janvier, le comandante en jefe a par ailleurs fait une apparition télévisée où il paraissait relativement en forme. A la fin février, lors d’une conversation téléphonique radiodiffusée, il dira à son ami, le président vénézuélien Hugo Chavez: «Je gagne du terrain, je sens que j’ai plus d’énergie, plus de force.»
Le retournement de situation est pour le moins radical. Les Américains affirmaient voici quelques mois que Fidel Castro était à l’article de la mort. Maintenant, on affirme qu’il pourrait se porter candidat aux élections de mars 2008.
Malgré l’incertitude politique, Cuba reste très stable: aucun signe d’effondrement du régime. L’opposition est toujours sous haute surveillance. Elle est divisée et ne bénéficie pas de structures lui permettant de monter en puissance.
La stabilité de l’île des Caraïbes est aussi assurée par les Forces armées révolutionnaires, fidèles depuis près de cinquante ans à leur chef Raul. Elles détiennent un pouvoir économique important, contrôlant une grande partie de l’industrie touristique. Quant à l’aide pétrolière vénézuélienne, elle permet à La Havane d’éviter d’entreprendre les réformes politiques et économiques que certains Cubains appellent de leurs vœux.
Stéphane Bussard

