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Médecine de montagne: on consulte au CHUV


Vendredi 20 avril 2007

SANTE. Un centre spécialisé en médecine d’altitude ouvrira dès mai à Lausanne. Unique en Suisse, cette entité ne trouve pas d’équivalent aussi formalisé dans le monde. Utile pour ceux qui visent les cimes malgré une santé fragile.

«La haute montagne ayant gagné en accessibilité, il y a de plus en plus de gens qui désirent s’y rendre. Mais souvent, ils ignorent les risques concernant leur santé», affirme Hervé Duplain. Ainsi, l’œdème pulmonaire de haute altitude (abrégé HAPE en anglais) est la plus importante cause de mortalité non accidentelle chez les alpinistes, même chez ceux qui sont bien entraînés. C’est pour remédier à cette situation que ce chef de clinique du CHUV à Lausanne et ses deux collègues spécialistes en médecine interne, Urs Scherrer et Claudio Sartori, ont ouvert un centre de consultation en médecine de montagne. «Il n’existait pas de telle structure en Suisse, en Europe ou en Amérique», dit Urs Scherrer, dont le groupe de recherche s’intéresse depuis une quinzaine d’années à la médecine d’altitude. Ce qui lui vaut d’être reconnu mondialement.

La nouvelle entité ouvrira ses portes, dès le 10 mai, les mardis et jeudis après-midi. Les trois médecins, qui annoncent une capacité initiale de quatre consultations par semaine, s’attendent à une dizaine de demandes par mois.

Le Temps: Quel est votre objectif?

Urs Scherrer: Nous voulons mettre un service à disposition des montagnards qui veulent se rendre et séjourner en altitude durant plus de 48 heures. Souvent, ils se tournaient vers leur médecin traitant, qui nous demandait notre avis. De plus, en collaboration avec le service de médecine du sport du Dr Gérald Gremion, nous conseillerons les sportifs s’entraînant en altitude.

Hervé Duplain: Notre groupe dispose de connaissances importantes dans le domaine. Nous nous sommes dit qu’il fallait formaliser l’accès à notre expertise et créer une unité d’action.

- A qui conseilleriez-vous de vous consulter avant un départ en haute altitude pour plus de deux jours?

- U.S.: A celles et ceux qui s’y rendent pour la première fois. Aux personnes qui, s’estimant fragiles sur le plan cardiovasculaire ou respiratoire, sont susceptibles de connaître un ennui. Mais avant tout à celles et ceux qui sont déjà allés en haute montagne et y ont connu un gros problème: un œdème pulmonaire ou cérébral, ou un «mal aigu des montagnes» sévère, dont les symptômes sont des maux de têtes, une inappétence ou l’insomnie. Si ceux-là surviennent temporairement chez 60% des gens qui vont en haute montagne, et sont alors plus incommodants que dangereux, ils deviennent graves s’ils perdurent au-delà de 24 heures.

- Prenons l’exemple d’un quadragénaire qui veut gravir le Kilimandjaro, et qui s’adresse à vous…

- U.S.: La première étape est de réaliser une bonne anamnèse du patient, de déterminer s’il souffre de problèmes médicaux concomitants, et de détailler ses exploits passés de montagnard. Puis, outre les examens cliniques habituels, nous testerons par échocardiographie, en collaboration avec le service de cardiologie de la Polyclinique médicale universitaire, la réaction de sa circulation pulmonaire à un manque d’oxygène dans l’air artificiellement créé.

- H.D.: Il a en effet été démontré que les personnes qui sont susceptibles de souffrir d’un HAPE présentent une contraction exagérée de l’artère pulmonaire en situation de manque d’oxygène, donc une augmentation de la pression. Un cas de figure qui est détectable et permet de classer le patient en terme de risques. D’autre part, on examine aussi si la paroi séparant les deux ventricules du cœur est perméable. Car dans un tel cas, le sang circule moins par les poumons pour s’y recharger en oxygène, ce qui peut être dangereux pour le cerveau et le cœur.

- U.S.: En fonction de l’examen, nous prodiguons alors les conseils adéquats. Par exemple de ne pas monter trop rapidement trop haut. Car si la différence d’altitude entre deux camps de nuit successifs est au plus de 300 m, on réduit fortement les risques.

- H.D.: Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’une personne a déjà eu unproblème médical en altitude qu’elle ne peut pas y retourner. Chaque conseil dépend aussi des circonstances de l’expédition, par exemple des possibilités de redescente rapide à basse altitude.

- U.S.:Lorsque c’est nécessaire, nous prescrirons aussi des médicaments, pour atténuer le mal aigu des montagnes, faire baisser la pression artérielle pulmonaire, ou acidifier le sang et ainsi stimuler la respiration.

- Des chercheurs zurichois ont montré que la cortisone prévenait les HAPE. En prescririez-vous aussi?

- H.D.: Scientifiquement, ils ont vérifié que la cortisone avait bien un effet étonnamment positif sur la pression artérielle pulmonaire. Mais l’on plongerait dans des eaux troubles si l’on en prescrivait à tout va aux alpinistes. Car l’ingestion de ce produit peut avoir des effets secondaires potentiellement dangereux, comme induire un diabète. Il faut alors se demander ce que cela apporte de plus que les médicaments dénués d’effets secondaires qui existent déjà actuellement.

- Outre les consultations, ce centre dispensera-t-il d’autres services?

- U.S.: D’ici deux ou trois ans, nous souhaitons mettre sur pied une structure d’enseignement, nous associer à d’autres instituts de formation et de recherche en médecine de montagne et peut-être proposer un master dans ce domaine. Ensuite, nous utiliserons aussi notre nouvelle infrastructure pour développer nos recherches.

Consultations: Secrétariat de la Médecine du sport: 021 545 04 06

 

A la traque des causes de l’œdème

Une piste d’origine cardiaque a été découverte.

L’œdème pulmonaire de haute altitude se caractérise par une accumulation de liquide dans les poumons. Voilà des années qu’Urs Scherrer et ses collègues tentent de préciser les facteurs favorisant sa survenue. Dans une récente étude parue dans le Journal of the American Medical Association, ils décrivent une piste d’origine cardiaque.

Dans la paroi séparant les oreillettes gauche et droite du cœur existe un clapet, le foramen ovale. Ouvert chez le fœtus, cette fente se ferme généralement dès la naissance, obligeant le sang à faire un détour par les poumons pour s’oxygéner. Les médecins du CHUV ont toutefois montré que, chez certains des 24 alpinistes mobilisés pour leur étude, le foramen ovale pouvait se rouvrir à haute altitude, favorisant ainsi l’apparition de l’œdème. Pour Urs Scherrer, l’étude de l’œdème pulmonaire à haute altitude «constitue un excellent modèle pour étudier la pathophysiologie de l’œdème pulmonaire en général chez l’homme».

Cibles thérapeutiques

Ces recherches, les scientifiques comptent les approfondir, notamment en tirant profit de leur nouveau centre de consultation en médecine de montagne. «A moyen terme, nous pourrons sélectionner un sous-groupe de patients à problème pour trouver d’autres prédispositions à l’œdème, génétique par exemple. Et à long terme, nous imaginons mener des études interventionnelles, en tentant, par un acte chirurgical bien au point de «sceller» le foramen ovale.»

En parallèle, les chercheurs vont poursuivre leurs recherches fondamentales. «Après le décorticage des mécanismes physiologiques de l’œdème, on vise désormais de mieux comprendre les rouages moléculaires, dans l’espoir de découvrir de nouvelles cibles thérapeutiques pour des médicaments», indique Hervé Duplain.

Olivier Dessibourg