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L’image du handicap au centre d’une polémique


Mardi 1er mai 2007

ASSURANCE INVALIDITE. Les photomontages réalisés par les adversaires de la 5e révision de l’AI provoquent la «tristesse» de Pascal Couchepin.

Si le but était de provoquer des réactions, il est atteint. Les cartes postales «trash» de la campagne des adversaires de la 5e révision de l’assurance invalidité, sur laquelle les Suisses se prononceront le 17 juin, doivent être diffusées à partir de cette semaine. Elles font déjà l’objet de réactions scandalisées.

Le moins que l’on puisse dire est que les avis divergent profondément quant à la légitimité du recours à ce type d’images dans une campagne politique. Pour les uns, les photomontages représentant les conseillers fédéraux Christoph Blocher, Pascal Couchepin et Hans-Rudolf Merz affectés de lourds handicaps sont une manière certes brutale, mais justifiée, de faire prendre conscience au public des enjeux de la votation. Pour les autres, rien n’autorisait vraiment à franchir une telle limite dans la communication politique.

Pas de plainte déposée

Sur le terrain juridique, la diffusion de ces photos paraît d’ailleurs aller au-delà de ce que permet la loi, même si la protection de l’image de personnalités publiques est moindre que celle des citoyens ordinaires. C’est l’avis du professeur de droit Bertil Cottier, qui enseigne le droit de la communication aux universités de Lugano et de Lausanne. «On peut certes utiliser l’image d’un homme politique, mais dans certaines limites. On touche ici à l’essence même de la personnalité et du droit à l’image. Une telle utilisation de la photo d’adversaires politiques est à mon avis illicite.»

Mais les conseillers fédéraux s’abstenant traditionnellement de démarches en justice, politiquement contre-productives, aucun tribunal n’aura vraisemblablement à statuer. Sur les ondes de La Première, Pascal Couchepin a déclaré qu’il ne déposerait pas plainte. «J’ai la peau tannée», a-t-il déclaré. Le conseiller fédéral a fait part de sa «tristesse», pas pour lui, mais pour les invalides que ces images cherchent à «utiliser» et qui méritent «plus de respect que la rigolade» à laquelle se prêterait, selon lui, cette opération.

«J’ai eu beaucoup de réactions dans les deux sens, mais passablement de personnes handicapées se sont montrées favorables», observe Christian Levrat, conseiller national socialiste et vice-président de l’Union syndicale suisse, qui est à l’origine du choix de cette campagne.

«Les barrières ont sauté»

«Nous avons hésité, avoue-t-il. Nous étions conscients de briser un double tabou, celui de l’image des conseillers fédéraux et celui des handicapés. Ce style de campagne n’est pas dans nos habitudes. Mais face à l’offensive de l’UDC, qui stigmatise systématiquement de prétendus abus, et qui a fait dix fois pire par le passé, il était nécessaire pour qu’on n’oublie pas le rapport entre les décisions politiques et la vie réelle. Contrairement à l’UDC, nous n’attaquons pas des personnes faibles, mais nous utilisons l’image de trois personnes placées au sommet de la hiérarchie politique.»

Pour la conseillère nationale socialiste vaudoise Géraldine Savary, membre du comité pour le non à la 5e révision de l’AI, la campagne se rattache à un sens de la provocation «à l’anglo-saxonne», et a derrière elle «une école publicitaire». L’élue cite notamment la campagne de Médecins sans frontières Suisse à l’automne 2005. «Cela parle aux gens, une génération comme la mienne n’est pas choquée par ce type de communication. Et puis, souligne la Vaudoise, «des barrières ont sauté ces dernières années.» Les conseillers fédéraux deviennent en effet des interlocuteurs directs du peuple, le style politique d’un Christoph Blocher en serait un exemple, comme, dans un autre registre, le blog de Moritz Leuenberger. Géraldine Savary doit néanmoins concéder que la campagne n’a pas brisé tous les tabous en épargnant l’image de Doris Leuthard.

«Dans nos milieux, toutes les réactions sont favorables. Ces images mettent en avant le fait que le handicap, cela n’arrive pas qu’aux autres», explique Cyril Mizrahi, secrétaire romand d’AGILE Entraide Suisse Handicap et membre de la coordination nationale pour le non à la 5e révision. «Et puis, ce ne sont pas que des images, mais aussi des textes, avec des questions de fond. Notamment celle de la suppression de la rente complémentaire pour conjoint.»

Mais ces appréciations ne sont pas unanimes. Handicapé lui-même, le conseiller national radical bernois Marc Suter, qui soutient la révision, juge sévèrement la campagne des opposants. Pas tant pour l’utilisation de l’image des conseillers fédéraux – «ils sont payés pour supporter» -, mais pour celle du handicap. Pour lui, c’est une manière d’instrumentaliser les invalides, une façon dangereuse de jouer sur des réflexes négatifs. «Il ne faut pas me faire croire que ce sont là des conseillers fédéraux que l’on souhaite avoir.» Pour lui, cette campagne va à l’encontre des efforts déployés pour favoriser, précisément, l’intégration des handicapés à tous les niveaux de la société. «Cela ne rend pas services aux handicapés. Je suis pour cette révision, contre les abus, et je ne suis pas du tout sûr que la majorité des handicapés soit contre.

 

Les principaux points de la 5e révision de la loi sur l’assurance invalidité

«La réinsertion avant la rente»: la révision obéit à un principe admis depuis la création de l’assurance invalidité mais qui avait fini, a estimé le Conseil fédéral et la majorité du parlement, par ne plus être vraiment appliqué dans la pratique. La nouvelle loi vise donc autant que possible à maintenir les personnes handicapées en emploi, ou à les réinsérer dans le monde du travail.

Elle crée pour cela une série de mesures rassemblées sous l’étiquette de la détection et de l’intervention précoce. Alors qu’aujourd’hui, l’AI n’intervient le plus souvent qu’un an au plus tôt après la survenance de l’invalidité, le nouveau dispositif prévoit que les premières démarches devraient être effectuées après un mois d’absence du travail. Les employeurs, mais aussi les proches, auront la possibilité – mais non l’obligation – de signaler le cas à l’AI. Des mesures visant à assurer le maintien en emploi pourront être financées par l’assurance. La procédure sera aussi accélérée, de manière à ce qu’une décision formelle puisse être rendue beaucoup plus rapidement qu’aujourd’hui.

Les référendaires dénoncent néanmoins un déséquilibre entre les pressions qui seront exercées au cours de cette phase sur le travailleur, et le peu d’obligations pesant sur les employeurs. Ils critiquent également la suppression d’un certain nombre de prestations de l’AI. Il s’agit en particulier des rentes complémentaires versées aux conjoints d’invalides pour la prise en charge qu’ils fournissent dans un cadre privé. Le supplément de carrière, qui permet d’adapter la rente AI à l’augmentation théorique du salaire avec l’âge, sera également supprimé. Les assurés n’ayant pas exercé d’activité lucrative avant une mesure de réadaptation ne toucheront plus d’indemnités journalières. Et la durée minimale de cotisation passera de un à trois ans.

 

 

Les conseillers fédéraux déjà épinglés

Pour leurs campagnes, les syndicats et le Parti socialiste ont déjà eu recours aux images de personnalités politiques ou issues de l’économie. L’UDC, elle, refuse cette pratique.

Lors des élections fédérales de 2003, le PS a lancé une campagne d’affichage qui s’en prenait au conseiller fédéral démocrate-chrétien Joseph Deiss, alors ministre de l’Economie. Un ballon aux couleurs du PDC et le slogan «200000 personnes cherchent du travail et le PDC Deiss va se baigner» (version allemande) – jouant sur l’expression alémanique «geht baden» qui signifie se croiser les doigts – dénonçait de front sa politique économique. Cette même année, et dans la même veine, le parti à la rose a épinglé la politique des retraites de Pascal Couchepin en le présentant en Napoléon (voir ci-contre). Dans les deux cas, aucune poursuite n’a été entreprise.

La personnalisation de l’attaque fait son apparition en Suisse en 2001. Une affiche de l’Union syndicale suisse pour l’imposition des gains en capital a suscité la polémique. Deux anciens administrateurs de Swissair, Erich Honegger et Lukas Mühlemann sont alors pointés du doigt. «Faisons payer des impôts… aux «écrémeurs» également», proclame l’affiche.

Et à droite? Le parti agrarien, souvent décrié pour ses campagnes provocatrices, n’a pourtant jamais utilisé de telles images. Gregor Rutz, porte-parole de l’UDC, juge que «si les messages peuvent être parfois émotionnels et les affiches engagées, voire dures, on doit toutefois se concentrer sur les arguments politiques et non sur les personnes pour attirer l’attention du public»

Denis Masmejan et Philippe Miauton