< | >

Cancer du sein: le privé est-il plus fiable?


Mercredi, le 19 décembre 2007

SANTÉ – Les partisans du dépistage public affrontent la résistance des médecins de ville. 


Dépister le cancer du sein? Tout le monde est pour. Mais dès qu’il s’agit de définir la méthode, deux écoles s’affrontent à Genève. «Le conflit dessert la cause que nous défendons tous: la santé des femmes», déplore le médecin Béatrice Arzel, directrice de la Fondation genevoise pour le dépistage du cancer du sein.

L’antagonisme ne date pas d’hier. Les gynécologues et radiologues genevois dépistaient les cancers du sein chez leurs patientes bien avant la mise en place du programme public en 1999. Dès lors, ils affirment (voir nos éditions du 7 décembre) que leur pratique est plus performante que le dépistage public proposé par la Fondation aux femmes de 50 à 69 ans.

Pourquoi? Parce que le dépistage privé ne consiste pas en une simple mammographie, mais se complète d’un examen clinique de la patiente et d’une échographie. A l’appui, les médecins de ville avancent que le dépistage public ne permet de détecter que 10% des 450 cancers du sein diagnostiqués chaque année à Genève. Ils qualifient donc de «pas en arrière» la décision fédérale de ne plus rembourser, au 1er janvier 2008, de mammographie de dépistage en dehors du programme public.

«Pas de mammo low cost»
Ces propos, Béatrice Arzel les trouve injustes et tendancieux. Le programme public, rétorque-t-elle, répond à des normes de qualité européennes. Les appareils sont les mêmes que ceux employés pour des mammographies en privé et le dépistage public implique une double lecture systématique des clichés. De plus, lorsque les seins sont trop denses et limitent les performances de la mammographie, la Fondation incite les femmes à se faire prescrire une échographie complémentaire par leur médecin traitant.

Bref: «Nos mammographies ne sont pas low cost!», affirme Béatrice Arzel. Qui ajoute: «Depuis toujours, la prise en charge financière d’une mammographie de dépistage par l’assurance de base n’est assurée hors franchise que si elle est faite dans le cadre d’un programme cantonal; il n’y a rien de nouveau au 1er janvier 2008. »

Aucun chiffre
Quant aux chiffres, les médecins privés ne peuvent pas prouver qu’ils obtiennent de meilleurs résultats. Si la Fondation ne détecte que 10% des cancers du sein, elle l’explique par deux raisons. «D’une part, les cancers touchant les femmes de 50 à 69 ans ne représentent que la moitié des cancers diagnostiqués à Genève. D’autre part, la majorité des femmes se font dépister hors programme sur conseil de leur médecin; seulement 30% d’entre elles répondent à l’invitation de la Fondation».

Le gynécologue François Taban admet ce point. Il reconnaît aussi l’utilité du dépistage pour les femmes qui n’ont pas de médecin traitant. Mais il persiste et signe: «Les gynécologues genevois jugent le dépistage privé supérieur. Nous n’avons pas d’étude qui le confirme; mais c’est logique. Des observations montrent qu’avec une échographie, on détecte 15% de cancers non vus à la mammographie. Nous la conseillons donc à nos patientes même si nous devons les avertir qu’elles devront peut-être la payer de leur poche. »

La Fondation, elle, insiste sur l’importance d’un programme invitant toutes les Genevoises: «Sans cela nous aurons une médecine à deux vitesses: à Genève, une étude allant de 1980 à 2000 montre qu’une femme de faible niveau socio-économique meurt deux fois et demie plus d’un cancer du sein qu’une femme qui a de l’argent», dénonce Béatrice Arzel. Spécialiste des maladies du sein, le gynécologue Yves Wespi reconnaît que «certaines patientes ne peuvent pas payer des mammographies de contrôle. »

Aussi une question d’argent?
Les considérations financières ne sont pas étrangères à ce débat. Une mammographie réalisée dans le cadre de la Fondation pour le dépistage du cancer du sein ne coûte rien aux femmes (l’assurance rembourse 90% au radiologue et des dons couvrent les 10% restant). Le radiologue touche environ 150 francs. En revanche, lorsqu’une mammographie est prescrite par un médecin de ville, la patiente n’est remboursée à 90% que si elle a épuisé sa franchise. L’examen coûte environ 173 francs. Si on ajoute une échographie et la consultation du gynécologue, la facture avoisine 430 francs.

Dès lors, il semble évident que les radiologues ont davantage intérêt à réaliser des examens en dehors du cadre public. «La rémunération n’est pas la même et cela compte énormément», admet Gabriel de Candolle, président des gynécologues genevois, qui ajoute tout de suite qu’il s’agit «d’un problème secondaire du point de vue de la santé publique».

On dissuade les femmes
Mais sur le fond, il insiste: «Le dépistage public a toutes ses raisons d’être dans des régions de Suisse où rien ne se fait en la matière. Mais à Genève, la plupart des gynécologues estiment que leur programme est meilleur, car adapté à l’histoire et à la santé de chaque femme. Ils dissuadent donc en majorité leurs patientes de répondre à l’invitation de la Fondation. »

En théorie, les gynécologues soutiendraient le programme public s’il incluait une échographie et un examen clinique. Ils évoquent aussi le cas des femmes qui, avant 50 ans et après 69 ans, ne sont pas invitées à se faire dépister par la Fondation. Entre 40 et 50 ans, les docteurs Taban et de Candolle proposent trois à quatre mammographies à leurs patientes. La Fondation pourrait-elle s’adapter et inclure des femmes plus jeunes?

«Avant de faire évoluer le dépistage, il faut tout d’abord évaluer l’impact de telles mesures sur une base scientifique», réagit Béatrice Arzel. En conclusion, elle regrette que les gynécologues genevois ne collaborent pas mieux avec le programme public. Elle conclut en faisant remarquer que les recommandations européennes, qui insistent sur l’importance d’un taux de participation élevé, sont suivies dans le canton de Vaud (60% de participation) et en Valais (70%) avec une large adhésion du milieu médical…
Sophie Davaris