
Mardi, 26 février 2008
SANTE PUBLIQUE. Développé comme anticancéreux, l’Avastin de Roche est utilisé contre une affection de la rétine. Mais cet usage n’est pas remboursé, pour le plus grand profit de Novartis.
Mon premier a représenté une avancée sensible dans le traitement du cancer du colon. Mon second peut maîtriser une maladie dégénérative de la rétine. Mon tout est une chaude polémique entre médecins, pharmas et autorités de régulation à laquelle Le Matin a fait écho dans son édition de dimanche et dont l’enjeu se chiffre en millions de francs par an.
L’Avastin (mon premier) a été développé pour freiner la croissance des tumeurs en empêchant le développement des vaisseaux qui les irriguent. Le Lucentis (mon second) vise à utiliser la même propriété pour lutter contre la forme humide de la dégénérescence maculaire, une affection liée à au développement de vaisseaux anormaux sur la rétine.
Des résultats alléchants
Les deux produits ont été mis au point par Genentech, une filiale de Roche. Le premier, explique Guy Donati, ophtalmologue à Genève et médecin associé à l’Hôpital cantonal, était déjà sur le marché pour le cancer du colon au moment où se déroulaient les essais cliniques du second.
Alléchés par les premiers résultats de ces essais, des médecins américains puis européens se sont mis à utiliser l’Avastin pour traiter la dégénérescence maculaire. Cela fonctionnait et le coût était modeste: 80 francs l’injection en Suisse, pour un traitement qui peut en compter trois à six. Certaines caisses se sont mises à rembourser ce traitement non homologué. Elles peuvent – et même, dans certains cas, doivent – le faire si un médicament apparaît comme l’ultime recours contre des dégâts très graves de la santé.
Prix multiplié par vingt
En janvier 2007, le Lucentis a été accepté sur la liste des médicaments remboursés par l’assurance de base (liste de spécialités). Dès lors, les conditions pour le remboursement de l’Avastin n’étaient plus réunies. Seul problème: le Lucentis coûte 1832 francs la dose.
Ce qui justifie la différence? Pas grand-chose: il a certes fallu de nouvelles études pour démontrer l’efficacité du Lucentis. Mais la molécule de base, reformatée pour mieux s’adapter à un usage ophtalmologique, est fortement semblable à celle de l’Avastin. Quant à l’efficacité thérapeutique, plusieurs études la donnent pour comparable, effets secondaires compris. Même si le Lucentis peut se prévaloir d’essais cliniques en bonne et due forme, ce qui n’est pas le cas de l’Avastin.
A qui la faute?
A un moment où la maîtrise des coûts fait figure d’objectif quasi unique des politiques de santé publique, la situation, c’est le moins qu’on puisse dire, est gênante. A qui la faute?
A première vue, c’est Roche, la firme qui détient le brevet de l’Avastin, qui a la clé du problème. Pour pouvoir être inscrit sur la liste des spécialités comme traitement de la dégénérescence maculaire, ce médicament devrait avoir obtenu la reconnaissance de cette nouvelle indication par Swissmedic, l’institut qui délivre les autorisations de mise sur le marché des médicaments.
Concurrent favorisé
Or, Roche ne demande rien. La société préfère laisser le champ libre à son concurrent Novartis, qui a acheté, avec sa bénédiction, le Lucentis à Genentech. «Sans demande d’une entreprise décidée à prendre la responsabilité de la commercialisation d’un médicament, explique Petra Dörr, membre de la direction de Swissmedic, nous ne pouvons pas décider d’une extension d’indication.»
C’est l’Office fédéral de la santé publique qui décide qu’un médicament sera remboursé et en négocie le prix avec le vendeur. Au moment d’entériner le prix du Lucentis, l’OFSP a un peu toussé. Aussi l’admission sur la liste des spécialités est-elle intervenue pour deux ans seulement et à des conditions restrictives: seuls certains centres sont autorisés à poser les indications.
Les Etats-Unis font le pas
But de l’opération, selon Daniel Dauwalder, porte-parole de l’Office: rassembler davantage de données sur le rapport coût-qualité du Lucentis. Quant au rapport coût-qualité de l’Avastin, il n’entre pas en ligne de compte, faute d’indication reconnue. Même si son usage en ophtalmologie a été admis en Italie et, tout récemment, aux Etats-Unis.
La situation multiplie les mécontents. De nombreux médecins continuent à prescrire l’Avastin, en raison de ces restrictions ou par souci des caisses publiques. Les patients découvrent parfois seulement après coup qu’ils y sont de leur poche. Santésuisse, l’organe faîtier des caisses, déplore les coûts engendrés mais estime que l’absence d’études cliniques ne lui permet pas de plaider la cause de l’Avastin. Seule une outsider, Assura, a décidé de rembourser l’Avastin et se dit prête à défendre devant la justice cette entorse à la loi qui limite, en dehors des exceptions évoquées plus haut, le remboursement à la liste des spécialités.
Quelle issue?
Quelle issue? Pour Eugen David, sénateur PDC et président de la caisse Helvetia, l’OFSP pourrait imposer le remboursement de l’Avastin dès aujourd’hui – une interprétation contestée. Mais la loi est en train de changer: la semaine prochaine, le Conseil des Etats devrait mettre la dernière main à un projet sur la surveillance des prix des médicaments qui augmente les contrôles et permet au Conseil fédéral de réglementer le remboursement de spécialités pour des indications non homologuées. Une solution? Pas sûr. Une autre pourrait aussi se dessiner: que la pression de l’opinion publique fasse baisser fortement le prix du Lucentis.
(Lire la suite…)