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Un remède vingt fois plus cher est imposé aux malades des yeux


Dimanche, 24 février 2008

Madame P. *, 86 ans, souffre d’une maladie des yeux appelée «dégénérescence maculaire liée à l’âge» (DMLA) qui peut conduire à la cécité.


Cette retraitée vaudoise n’est pas un cas isolé, un bon tiers des personnes âgées est atteint de DMLA. Elle se voit proposer un traitement qualifié de «miraculeux». Non seulement, il freine la dégénérescence de la rétine mais redonne la vue, du moins pour ceux qui souffrent de la forme humide de la maladie, environ 20% des cas.

Il s’agit d’un médicament destiné à l’origine au traitement du cancer, l’Avastin, un produit phare du groupe Roche. Son utilisation pour l’œil a été découverte par hasard en 2005. Depuis, les ophtalmologues du monde entier se passent le mot: les injections d’Avastin produisent des résultats stupéfiants, sans effets secondaires notoires et, surtout, il suffit d’une toute petite dose du produit, ce qui rend le traitement particulièrement bon marché.

L’assurance refuse de rembourser
Dans le cas de Mme P. , la facture se monte à 1920, 60 fr. , y compris les doses d’Avastin à 80 fr. la seringue. Surprise: l’assurance de Mme P. refuse de rembourser! Motif: l’Avastin est inscrit uniquement comme médicament anticancéreux sur la liste des spécialités remboursées par l’assurance-maladie obligatoire. Pour le traitement de la maladie des yeux, seul le Lucentis est autorisé. Mais il coûte 23 fois plus cher (1832 fr. la seringue), bien qu’il provienne de la même base que l’Avastin et qu’il a été développé par les mêmes laboratoires de Roche aux Etats-Unis.

Le docteur de Mme P. fustige l’assureur, le Groupe Mutuel en l’occurrence: selon lui, il est «choquant» de faire payer à sa patiente les 1920 fr. 60 de sa poche. Car si l’on avait choisi le Lucentis, «les coûts incombant à l’assurance auraient avoisiné les 10 000 fr. »! Le Groupe Mutuel ne s’en émeut nullement et menace Mme P. de la mettre aux poursuites. Avec la clinique où il opère, le médecin finit par offrir le traitement à Mme P.

Cette histoire éclaire d’un jour cru une bataille engagée au niveau mondial contre Roche et Novartis, qui veulent se partager les bénéfices de ce nouveau traitement de la DMLA en imposant le médicament le plus cher au motif que l’Avastin n’a pas été testé dans les règles pour l’œil. Cela n’empêche pas des dizaines de milliers de patients de continuer à être traités à l’Avastin. En Suisse, depuis le début 2007, cette pratique est interdite dans les hôpitaux publics. Novartis, qui commercialise le Lucentis en Europe avec l’aimable autorisation de son concurrent Roche, a fait reconnaître son traitement 23 fois plus cher comme le seul remboursable. Les médecins gardent la liberté de prescrire l’Avastin mais le risque est grand de finir comme Mme P. devant le refus de payer du Groupe Mutuel. «Nous devons respecter la loi», se défend l’assureur.

Alors que le potentiel d’économies est énorme pour le système de santé (50 à 70 millions par an), ni la Confédération ni SantéSuisse, l’organe faîtier des assureurs, n’interviennent pour que l’Avastin soit aussi remboursable. Seul le groupe Assura s’engage dans ce sens. Médecin et membre de la direction, Frédy Bacchetto s’en explique: «Nous trouvons scandaleux qu’un traitement meilleur marché soit écarté pour le seul profit des groupes pharmaceutiques. Soyons clairs: la molécule de base de l’Avastin a été un peu remaniée et le nom changé en Lucentis pour faire de l’argent! Ultime preuve: Roche laisse son concurrent Novartis assurer la commercialisation en espérant brouiller les pistes».

La colère gronde chez les ophtalmologues
Chez les ophtalmologues, du moins les privés, la colère gronde aussi. L’un des plus reconnus, le médecin vaudois Michel Sickenberg, avoue prescrire l’Avastin dans 95% des cas. Le professeur, qui a lui-même travaillé avec Novartis, dit être conscient du coût énorme des recherches dans ce domaine. Mais trop, c’est trop: «Dans le cas de l’Avastin, l’industrie pharmaceutique devrait se montrer fair-play et laisser tomber les bénéfices supplémentaires qu’elle recherche avec le Lucentis».

Associé de la Pharmacie Internationale Golaz à Lausanne, Yvan Laedermann est tout aussi catégorique: «L’avantage de l’Avastin en termes de coût et d’efficacité est criant». Et il sait de quoi il parle: il est le seul en Suisse romande à disposer d’un laboratoire pour préparer l’Avastin en seringues pour les yeux et non le cancer du colon comme indiqué à la base. Une manière de résister aux pressions de l’industrie pharmaceutique face à un enjeu planétaire se chiffrant en milliards de francs. On verra qui l’emporte…
Ludovic Rocchi

* Nom connu de la rédaction

Des milliards de francs sont en jeu mais Berne roupille!

Dans le monde entier, les autorités sanitaires et les assureurs ont engagé un bras de fer contre Roche et Novartis pour l’utilisation du médicament le moins cher dans le traitement de la macula ou DMLA (maladie des yeux très répandue chez les personnes âgées). Des milliards de francs d’économies sont possibles. En Suisse, au moins 50 millions sont en jeu. Mais Berne ne bouge pas. Pourquoi ne pas réaliser des tests comparatifs contre la volonté de Roche et Novartis, comme le font les autorités sanitaires américaines et anglaises? «Nous ne pouvons rien exiger des groupes pharmaceutiques. Mais nous suivons évidemment avec intérêt les études lancées à l’étranger», explique Peter Indra, chef de l’assurance-maladie à l’Office fédéral de la santé. Pendant ce temps, l’Italie, par exemple, a imposé l’Avastin comme traitement remboursé. En Allemagne, Novartis a proposé d’imposer le médicament plus cher (Lucentis) en l’offrant tout de même à moitié prix. Refusé: la solution Lucentis au rabais reviendrait à 315 millions par année, contre 33 millions avec Avastin…

Une drôle d’entente
L’Avastin est en passe de devenir le médicament le plus vendu dans le traitement de différents cancers. Une mine d’or pour Roche qui refuse cependant que ce même produit soit utilisé à des doses dont le coût serait dérisoire contre la maladie des yeux des personnes âgées (DMLA). Roche a donc sorti un nouveau produit, Lucentis, basé sur la même molécule et vingt fois plus cher. Novartis a hérité de sa commercialisation. Pourquoi cette entente entre concurrents? «Roche répondra volontiers à cette question», rétorque le porte-parole de Novartis, Urs Bigler. Du côté de Roche, la version officielle veut que Novartis ait été privilégié car disposant d’un meilleur portefeuille dans l’ophtalmologie. Et pourquoi refuser des études comparatives? «Il existe d’autres traitements reconnus, il n’y a donc aucun besoin médical urgent pour que Roche lance ou sponsorise des études cliniques», justifie dans la foulée le même porte-parole de… Novartis. Enfin comment expliquer la différence de prix? «Les produits et leurs molécules ne sont pas comparables», tranche Novartis.
Ludovic Rocchi